lundi 31 mars 2008

Petit Dictionnaire Amoureux Anglais-Chinois pour Amants de Xiaolu Guo

Nouvelle lecture, cette fois-ci en anglais : A Concise Chinese-English Dictionary for Lovers de Xiaolu Guo (« Petit dictionnaire amoureux anglais-chinois pour amants » dans la traduction française). Curieusement, c’est à Bruxelles que j’ai entendu parler de ce livre pour la première fois, il y a presque un an : le cercle d’expats y fait fleurir quelques librairies où l’on trouve beaucoup de livres étrangers « en vo ». A Concise Chinese-English Dictionary était alors un OVNI : comment, la langue de Shakespeare déformée et maltraitée par une Chinoise sortie de nulle part ! Mais le livre s’est accroché et a trouvé ses lecteurs (et l’éditeur, ses ventes). La sortie de la traduction française m'a donné envie de le lire... en anglais.

Ce que dit la quatrième de couverture : «Roman d’initiation hilarant, ingénieux et attachant écrit dans un anglais de débutant ( !), journal intime satirique et sentimental d’une Orientale épatée et déboussolée par les travers de l’occident, mais aussi lexique grave, impétueux, aigre-doux et révolté à l’image de sa personnalité, le Petit dictionnaire amoureux Anglais – Chinois apporte bien des définitions nouvelles aux paradoxes d’un monde multiculturel.»

Qu’est-ce que ça donne ? Un livre drôle et vivant – on sent comment vit, libérée des contraintes de la grammaire, cette matière qu’est la langue. D’un langage assez basique au début, le style évolue peu à peu vers un anglais plus aisé mais toujours aussi coloré. Coloré, car Z, l’héroïne du livre, réfléchit souvent en métaphores. Elle observe cette société étrange qu’est la nôtre, mais l’intérêt du livre n'est pas (ou pas seulement) là: on en apprend presque plus sur sa culture à elle, et, à travers le découpage que Z fait du langage, de sa façon de voir le monde. Le thème de « l'étranger dans un pays étranger » n’est pas nouveau dans la littérature ; cependant ici la réalisation vaut le détour. Ce livre n’est pas seulement une histoire d’amour multiculturel (ce serait trop banal), mais un bref regard par le trou de la serrure, où l'on aperçoit ce qui se passe dans les têtes de nos amis les anglais et de nos amis les chinois, et où l’on apprend ce qui ne peut pas être compris entre les amants les plus tendres.

Quelques passages (pour les anglophones, et tous ceux à qui leur anglais permettrait de lire ce livre sans efforts – c'est-à-dire la majorité) :

Why not eat ?

- I am a vegetarian, - you say picking up little bit rice. - This menu is a zoo. Vegetarian means you don’t eat meat.

Now I understand why never buy piece of meat. I thought it is because you poor.


----------
Everybody in the party laughs.

- I think Asian people have a great sense of humour, - you say.
- No, we don’t, - I clarify.
- Why not? You and Yoko make everybody laugh all the time.
- No. We Chinese don’t understand humour. We look funny just because the culture difference, and we just being too honest, - I say.
- Yes, when you say things very honest, people think you are funny. But we stupid, - Yoko adds. (…) Humour is a Western concept.

Your friends look at us three Orientals, like look at three panda escape from bamboo forest.


-----------
The train takes us to Wales. It is our first holiday together. It feels fresh. We should have done this long ago, we should have done this before we started fighting, before everything fell apart. Now I know why there are so many holidays in the West.




Faut-il lire ce livre? Je vous le recommande, si vous êtes curieux de connaître d'autres cultures, si vous êtes à la recherche d'une lecture pas très compliquée mais pas mauvaise, ou bien si vous avez déjà vécu la situation d'être perdu dans une ville inconnue sans une seule clé pour comprendre ses habitants. Je vous conseille vivement de le lire en anglais!

Lire la suite...

dimanche 30 mars 2008

Shoji Ueda, une ligne subtile

© Shoji Ueda


Encore une expo, et encore une expo de photo. Je suis monomaniaque cette semaine! Je sais que je m'y prends un peu tard, à vous parler de Shoji Ueda (1913-2000), alors que l'exposition qui lui est consacrée (et qui tourne dans le monde entier depuis 2006) vient de se terminer à la Maison Européenne de la Photographie. Je suis grave dans l'actualité... Mais que voulez-vous? Un coup de cœur, ça vaut la peine d'en parler. Et Shoji Ueda en est un.

Déjà, lorsque j'avais aperçu quelques photos dans des revues, j'avais ressenti quelque chose. Vues pour de vrai, elles feraient presque mal aux yeux tellement elles sont belles. Après plusieurs forces surnaturelles m'ayant empêché de voir cette exposition à temps (dont un oubli de portable et une livraison foireuse de courses faites sur Internet), je me suis levée ce matin à 8h30 (et je vous rappelle qu'on est dimanche et qu'on vient de perdre une heure de sommeil, ça fait donc 7h30) - et je ne suis pas du matin. C'est vous dire mon enthousiasme.

Deux choses à dire sur Shoji Ueda: son originalité et sa sensibilité. “J’aime introduire dans des paysages naturels des éléments artificiels. J’aime bien que l’on sente une légère intervention du photographe”, disait Ueda. Non content d'être photographe, il est aussi un magnifique "metteur en scène" de ses propres photos: il crée ses compositions de toutes pièces (comme ce "Fil de fer amoureux" ou un paysage au chapeau-melon tout à fait magrittesque); c'est surtout sa famille et ses amis qui sont les sujets de ses premières photos (cf photo à gauche).

Mais c'est surtout sa sensibilité, sa capacité à voir dans un paysage neutre voire inintéressant quelque chose qui vous interpelle, vous arrête, vous appelle. De tous les paysages, il préfère les dunes, mais aussi la neige et la mer - les choses parmi les plus difficiles à photographier. “Les dunes, c’est mon studio. On ne peut pas trouver d’arrière-plan plus parfait, car l’horizon est étirable à l’infini. Je dirais que la dune est un paysage presque naturellement photographique. C’est la nature, mais réduite à un fond unique.” C'est cette attention unique pour les étendues de sable ou de neige qui donnent cet aspect si particulier à ses photos, une sorte de grain "poudré". Les contrastes n'en sont que plus forts, et les personnages, expressifs. Shoji Ueda se sert de ces arrière-plans uniformes pour dessiner dessus: son style est à la photographie ce que la calligraphie est à l'écriture - une perfection. Son "Nu dans les dunes" (à droite) est à pleurer de bonheur - c'est tellement rare de ressentir quelque chose qui ressemble autant à une douleur mais est provoqué par une ligne épurée, une mélodie, un timbre de voix...

Né à Tottori, une petite ville au Japon, Shoji Ueda n'a pratiquement jamais quitté sa région natale, à part un voyage en Europe dans les années 1970. Son monde, il le construit à partir de ce qu'il a sous la main: objets du quotidiens, revues photographiques occidentales... Ce cheminement spirituel dénué de superflu, de choses matérielles, de recherche de célébrité même, ça a un côté


Sessions de rattrapage:

  • Vous pouvez déjà, pour commencer, voir quelques photos en bonne résolution ici.
  • Pour les New-Yorkais, les clichés de Shoji Ueda sont présentés à l'exposition Photographers of Japanese Descent, Howard Greenberg Gallery, New York. Jusqu'au 3 mai 2008.

Lire la suite...

samedi 29 mars 2008

Atelier Man Ray à la Pinacothèque

J'essaye désespérément de voir toutes les expos que j'ai mise dans ma super liste des choses à voir, et je me dis que, des fois, une expo pas terrible, cela vous en fait rater plein d'autres... L'Atelier Man Ray, une exposition originale de La Pinacothèque, est pavé de bonnes intentions."Une sélection exceptionnelle d’œuvres comprenant : dessins, photographies, peintures, sculptures, objets et images personnels provenant directement du Man Ray Trust (Long Island, New York). La plupart d’entre elles seront présentées au public pour la première fois", voilà qui semble passionnant.

Mais voilà qu'on oublie que, si l'on a oublié des choses de Man Ray, ce n'est peut-être pas pour rien... Peintures, dessins à l'encre, objets ayant figuré dans certaines photo, quelques objets fabriqués par Man Ray, tout ceci est certes précieux et fera des heureux parmi les inconditionnels de Man Ray. Mais, à mon humble avis, cela reste si secondaire, si mineur par rapport à ce qu'il a pu apporter avec la photographie N&B que les quelques photos présentes rendent le reste bien pâle. C'est, si je puis me permettre, comme si vous appréciez un match de foot entre deux équipes nationales en finale (disons Italie-Angleterre), et que tout à coup on vous amène voir Lens-Valenciennes. Je reconnais que, sur ce coup-là, je représente le fameux "grand public" si recherché aujourd'hui par les musées et les galeries: j'ai l'impression que, des fois, ils se servent d'un "grand nom" pour faire ressortir de l'ombre quelques œuvres oubliées et attirer des foules. Je vais peut-être me faire incendier, mais je tiens à préciser que ce n'est que mon avis personnel, je ne demande que qu'on me démontre tout l'intérêt de cette exposition!

Certes, on en retient des trouvailles: quelques portraits absolument impressionnants, comme celui de Hemingway (on est presque surpris de voir sa tête, tellement on ne l'imagine plus qu'à travers ses romans), celui d'Alexandre Aliokhine (Man Ray était un grand fan d'échecs) ou encore de Fernand Léger à la moustache hitlérienne. Un des portraits de Kiki de Montparnasse au flou renoiresque mérite à lui seul le déplacement! Cependant, l'éclairage des œuvres est fade et terne et vire un peu vers le jaune (peut-être pour des raisons de conservation?), et on voit tout simplement mal! Le comble. J'avais déjà remarqué ce problème d'éclairage lors de l'exposition Soutine, et je reste sur mon avis...

Faut-il aller voir cette expo? Destinée plutôt aux grands connaisseurs de Man Ray. Si vous n'êtes pas accompagné par l'un d'entre eux, votre temps de parcours sera d'à peu près 30 minutes (en regardant bien tout, en lisant toutes les explications et en faisant des commentaires!).

En pratique:
La Pinacothèque - jusqu'au 1er juin 2008
28, place de la Madeleine
Tlj de 10h30 à 18h
7€, tarif réduit 5€.
75 008 Paris

Lire la suite...

mercredi 26 mars 2008

La photo de la semaine: le monde étrange d'Ellen Kooi

© Ellen Kooi 2006


Pour cette deuxième édition de la photo de la semaine, je ne suis pas allée chercher loin: cette photo est l'image de fond de mon ordinateur depuis un moment. Œuvre de la photographe néerlandaise Ellen Kooi, elle est hypnotisante. Cette association de la fraîcheur d'une robe blanche, de la grisaille soyeuse d'un ciel juste avant l'orage, de l'herbe décolorée par le soleil d'août, un saut dans l'inconnu... et on est ramené vers la terre par ces sabots noirs, lourds, de plomb. On peut se raconter toute une histoire en regardant cette photo. Je trouve les couleurs d'une beauté incroyable (peut-être parce que je suis une fan de gris), cette façon de faire ressortir, contraster des couleurs parfaitement neutres est fascinante!

Le travail d'Ellen Kooi se situe entre la photographie réaliste et le surréalisme. Ses photos sont souvent le fruit d'une mise en scène soigneusement loufoque (la photographe vient du théâtre) et d'une altération numérique qui finit par enlever le côté naturel du départ. Le résultat, étrange et presque dérangeant, nous rappelle le monde de l'enfance - mais on ne le voit pas moins avec nos yeux d'adulte incrédule.

Voici trois autres photos d'Ellen Kooi où l'on retrouve le même esprit de liberté et d'étrangeté maîtrisées:





© Ellen Kooi

La connaissez-vous? Que pensez-vous de ces photos et, plus généralement, de l'utilisation des outils numériques par les photographes?

Pour voir d'autres photos d'Ellen Kooi, vous pouvez visiter son site Internet ici.

Lire la suite...

mardi 25 mars 2008

Into the Wild de Sean Penn

Jolie fin du long week-end hier soir avec Into the Wild de Sean Penn. Je parle rarement d'un film lorsque je le vois avec un tel retard (il est tout de même sorti début janvier). Mais j'ai eu un tel coup de coeur pour Into the Wild que je ne puis m'empêcher de vous en toucher mot.

Quatrième film de Sean Penn en tant que réalisateur (comme à son habitude, il en est également scénariste et producteur), Into the Wild retrace l'aventure d'un jeune diplômé qui lache tout pour partir à la recherche de la vérité. D'emblée, cela sonne prétentieux, moralisateur (on va nous parler de notre société décadente), assommant... Il n'en est rien. Du moins, pour moi, car Into the Wild est de ces films qui divisent: combien d'avis négatifs ai-je entendu sur ce film? On peste contre ce jeune homme qui bousille sa carrière et sa vie, contre la durée du film...

Et pourtant, je l'ai trouvé puissant, long juste ce qu'il faut pour décrire une vie. Sean Penn n'est clairement pas un de ces acteurs qui se mettent à la mise en scène juste parce qu'ils s'ennuient et qu'ils pensent savoir comment ça se passe de l'autre côté de la caméra. Lui a une vraie vision (il a eu le temps de la faire mûrir - cela fait plus de 10 ans qu'il a eu l'idée de faire ce film) qui donne au film un souffle, un mouvement, une âme - le tout avec une perfection technique rare. Notez que son chef de photographie est un français, Eric Gautier, est déjà connu pour, entre autres, son travail dans Les Carnets de Voyage. Il trouve une manière de filmer différente à chaque changement de paysage, et pourtant, on sent qu'on reste toujours dans le même pays. D'ailleurs, la ressemblance avec Carnets de voyage ne s'arrête pas au nom du chef de la photographie: deux voyages initiatiques, deux jeunes enflammés par une idée... Mais si Che Guevara (dans Carnets de voyage) est mu par le désir de faire des rencontres, Alexander, lui, chercher surtout à être seul... et fait des rencontres malgré lui.

Sur le fond: j'avais peur de détester cette histoire, j'ai toujours du mal avec les histoire de vies gâchées. Mais la vie de Christopher MacCandless (ou, comme il se fait appeler, Alexander Supertramp - super voyageur) n'a rien d'un ratage. On le sent destiné à autre chose, en effet, et le fait que cet autre chose se termine si tôt et de façon si tragique nous semble presque normal, dans la logique des choses, tellement ce jeune homme semble se distinguer de nous. A lui seul, il incarne nos désirs, nos rêves, nos révoltes avortées, nos cauchemars, aussi... Il est vrai, on accroche ou on n'accroche pas! Pour ma part, je n'ai toujours pas décroché, ce film s'est imprimé sur ma rétine, et je continue à voir le monde à travers

Les acteurs. Emile Hirsch, qu'on verra bientôt dans le prochain film de Gus van Sant, Milk, aux côtés de ... Sean Penn (décidément, le monde est petit), est très juste, très frais (il n'a que 22 ans et n'a été vu que dans 2-3 films plutôt moyens + un Cassavets), il semble


bouleversé par ce qui arrive à son personnage. Quelques rôles secondaires superbement distribués: Kristen Stewart (surveillez-là, elle va aller très loin), transparente, cristalline en jeune chanteuse hippie; mais aussi Hal Holbrook en vieux monsieur qui a encore tant à vivre, et tant d'autres.

Faut-il voir ce film? Trois fois oui. On ne peut pas cataloguer les gens comme ceux à qui il plait et ceux qui s'ennuient. Tentez le coup! Un seul conseil: voyez-le au cinéma, il perdra beaucoup au passage sur petit écran.

Et si vous l'avez déjà vu: qu'en avez-vous pensé?

Lire la suite...

lundi 24 mars 2008

L'Avant Goût, une trouvaille à la Butte aux Cailles

Nulla dies sine linea - Aucun jour sans tracer une ligne - disait Pline l'Ancien. Et bien moi, je lui réponds: sachons lire entre les lignes! Je veux dire: l'entre-lignes, la syncope, la pause, quoi! c'est parfois bien sympa voire nécessaire pour pouvoir respirer un peu... Et bien, c'est fait! Me voici de retour avec une nouvelle critique de restaurant, cette fois-ci dans le quartier de la Butte aux Cailles - L'Avant Goût! Celui-ci, je l'ai dégotté dans le Zagat (qu'on ne présente plus): ma super technique, c'est de classer tous les restaurants par note pour la nourriture, et choisir le premier qui passe la barre de 50 euros (en dessous, j'entends). Notez que, côté nourriture, L'Avant Goût a eu la même note que la Tour d'Argent (25 sur 30). N'exagérons rien, mais le score est tout de même remarquable!

L'Avant Goût met à l'honneur le côté inventif de la cuisine française (mais sans le côté énervant de la nouvelle cuisine, "4cm carrés de nourriture sur 100cm carrés d'assiette). Les saveurs y sont, la quantité aussi! Non pas que je sois une gloutonne (on a partagé et l'entrée et le dessert histoire de goûter un peu de tout), mais j'apprécie avoir plus qu'un petit crachat de nourriture dans mon assiette. Le chef de L'Avant Goût, Christophe Beaufront, a fait ses classes chez Guy Savoy et Michel Guérard. Que mange-t-on, donc? En entrée, un délicieux Foie gras à la vanille, gaspacho de mangue et d’ananas à la mélisse (photo), le goût acidulé du "gaspacho" donnant de la rondeur au foie gras. On regrette que ce soit servi avec du pain un peu trop rassasiant (la faim part vite). Ensuite, un Dos de lieu jaune au grué de cacao, saveur café et une fine purée de pomme de terre (photo) et un Agneau de 7 jours aux épices. La purée de pommes de terre est en effet bien bonne, quant au poisson, je ne suis pas fan de l'association avec le cacao (mais rien ne vous oblige de manger la croûte). Enfin, le Chaud et froid moelleux au chocolat, glace vanille et caramel au beurre salé, vraiment excellent et, pour une fois, pas lourd! C'est presque un oxymoron, mais je vous assure: c'est fin, ça se mange sans faim! La suggestion du jour pour le vin était également une réussite, avec un Edelzwicker fruité mais sec, assez intéressant.

Au final: un menu entrée - plat - dessert à 31€ (supplément pour le foie gras), c'est honnête et plutôt rare à Paris pour un aussi bon restaurant. Je déteste l'expression "rapport qualité-prix" (ça fait tout de suite "60 millions de consommateurs"), mais il est en effet imbattable. Très agréable pour passer une soirée entre amis. Le décor est neutre voire inexistant, mais ce n'est point dérangeant et est compensé par un service charmant et rapide. Le restaurant est aussi ouvert à l'heure du déjeuner (avec une formule imbattable "Autour d'une soupe" avec une soupe, le plat du jour, un verre de 10cl de vin et un café pour 14€). A ne pas manquer, surtout si vous venez vous balader dans le quartier de la Butte aux Cailles.

L'Avant Goût
26 rue Bobillot 75013 (métro Place d'Italie ou Corvisart)
01 53 80 24 00
Fermé le dimanche et le lundi.

Lire la suite...

mercredi 19 mars 2008

La photo de la semaine: Blanche-Neige à la russe

J'inaugure aujourd'hui une nouvelle rubrique: la photo de la semaine! Je m'intéresse de plus en plus à la photographie, et j'ai envie de partager mes trouvailles avec vous. Ainsi, chaque semaine, je choisirai une photo ou un photographe à vous présenter - des photos plutôt "russes" ou "parisiennes", vu le thème du blog.

© Konstantin Zilberburg


A l'honneur cette semaine - Konstantin Zilberburg, un jeune homme très talentueux de Saint-Pétersbourg, chanteur (il a son propre groupe de rock) et photographe! J'adore cette série très "Blanche-Neige" et à la fois très russe: la neige, les pommes rouges (le seul fruit qui pousse vraiment en Russie), une jeune fille et un photographe!

Il m'est difficile de décrire l'esprit de la jeunesse russe qui anime ces photos. Je ne parle pas de la jeunesse poutinienne, mais disons de la jeunesse artistique des grandes villes. Il y a chez eux un esprit de liberté, de création, d'inventivité, d'humour et de camaraderie, à la fois tourné vers l'Occident mais très original, très local. Oui, c'est de la vraie neige sur la photo, et non, la jeune fille n'a pas eu froid! :-)

Les photos ont été faites avec Canon 300V. En voici trois autres, mes préférées de la série.





© photos Konstantin Zilberburg


Qu'en pensez-vous? Moi, ça m'a donné envie de ressortir mon vieux Lubitel vintage et aller faire des photos vers l'île Saint-Louis...

Lire la suite...

lundi 17 mars 2008

J'ai testé: la formation civique pour les immigrés

Vous savez certainement qu'en France, les immigrés, on les adore. Alors, quand ils viennent, on les chouchoute, on les éduque, on les intègre, et puis on les lâche dans la nature.

J'explique rapidement de quoi je parle. Les nouveaux arrivants en France (ceux qui viennent travailler ou rejoignent simplement leur famille) signent désormais un "Contrat d'accueil et d'intégration". En gros, c'est un contrat qui les oblige à apprendre le français, reconnaître les valeurs de la République et accepter que s'ils ne signent pas le contrat, ils ne verront pas la couleur de la carte de séjour l'année suivante (c'est tout à fait facultatif, vous avez compris). Ils doivent par ailleurs suivre une "formation civique" qui est censée les initier aux principes du fonctionnement de l'État français et les sensibiliser aux valeurs de la République. Au fond, l'idée est plutôt bonne. Mais, bien évidemment, tout n'est pas parfait: ainsi, les gens ayant fait toutes leurs études supérieures en France doivent aussi signer le fameux contrat et assister à ladite "formation civique". Je suis donc, moi aussi, tombée dans le filet du "contrat". Ayant récemment changé de statut (la formule obscure de la préfecture indiquant qu'un diplômé a enfin trouvé un travail et que maintenant sur sa carte de séjour il est marqué "employé" et non plus "étudiant"), j'ai pu tester l'intégration à la française! Reportage du champ de bataille.

8h55: j'arrive au lieu indiqué sur la convocation pour y retrouver une petite foule de gens attendant la formation, tous contents de passer leur samedi à étudier. Personne n'a rien d'autre à faire le samedi, vous imaginez bien.

9h10: on nous emmène dans une salle au sous-sol: quelques posters sur les murs, des copies de statues antiques dont un pied géant (il paraît qu'il y a ici un atelier de peinture), une caricature du Libé scotchée sur un poteau, et un stock d'ordinateurs des années '90.

9h30: au final, c'était pas la peine de se réveiller aussi tôt, on n'a même pas commencé. Je regarde un peu autour de moi. Les gens ont l'air plutôt sympathiques.
En attendant, on nous prive de projecteur; les explications, ce sera sans "support visuel". Pas grave, un jeune homme barbu en pull rouge dessine un hexagone sur le tableau.

9h35 : le jeune homme barbu en pull rouge, ce sera notre prof pour la journée. Il s'étire un peu, et nous demande de nous présenter. C'est le cirque. Abdel donne le ton: "Bonjour, je m'appelle Abdel, je suis algérien, je suis responsable informatique, en France depuis 5 ans, et ça me soûle d'être là". Ça promet. On est une vingtaine; le tour est à la fille rousse assise devant moi. Elle est américaine, styliste pour une marque de luxe, en France depuis 5 ans. "Une marque connue? - demande notre prof. "Yves Saint-Laurent", lui répond la fille en toute modestie. Ca devient intéressant. On fait la connaissance d'Assane, un malien qui fait "des sushis avec des japonais", Fouad, consultant pour un grand groupe "très connu", Mouna, en dernière année de doctorat et enseignante à la Sorbonne à qui l'on a quand même fait passer un test de français, YaLun, une consultante en finances, Maria, une californienne chef de produit marketing, Kate, une fille de Montréal, Tamiko, une japonaise "mère de deux enfants"... Le sentiment général: "on serait mieux ailleurs, mais on est poli et puis on a vraiment besoin de la foutue attestation". Seul Liao Ling dit être "content d'être là". Mais ça compte pas, il est chinois, il n'a peut-être pas encore compris qu'en France, on peut dire ce qu'on pense. Au final, cette initiation aux valeurs républicaines, c'est peut-être pas si mal que ça.

10h00: Notre prof s'enquiert à quand remonte l'histoire de la France selon nous. On lui suggère, au choix, la Révolution Française et Astérix. Il penche pour Astérix. C'est parti pour 2300 ans d'histoire de France en 1h20 chrono. Un grand esprit de synthèse. Les questions sur les colonies fusent. Notre prof tient bon. Nous aussi.

11h20: je profite de la pause café pour avoir les derniers ragots de chez YSL devant une tasse de Lipton tiède mais gratuit. Dans les toilettes, un papier collé sur le mur précise qu'il ne faut pas faire pipi par terre. La pause est terminée.

11h40: "On ne peut pas parler de la France sans parler de l'Union Européenne", dit le prof. On sent que ça vient du cœur. Mais sur l'Union Européenne, il n'est pas encore très calé. Je l'aide comme je peux, après quelques années à Sciences Po et un passage à la Commission Européenne, il me reste encore des bribes de connaissances. Notre prof situe la CJCE (Cour de Justice des Communautés Européennes) à Amsterdam. Je décide de ne pas le vexer devant tout le groupe. Moi aussi, je ne suis pas parfaite... oublier le slogan de l'UE, la honte! ("Unie dans la diversité", pour les curieux et les amnésiques). De bon coeur, je l'aide aussi sur le processus de décision dans l'Union Européenne. Ça me rappelle l'école, je suis nostalgique (c'est mon passé de fayot qui pointe le nez).

12h16: on attaque les symboles de la République. J'ai un déjeuner fixé à 12h30 (je zappe le déjeuner offert par la Préfecture), alors j'essaye de répondre à toutes les questions pour que ça aille vite. C'est raté, on ne nous laissera sortir qu'à 13h malgré le planning écrit sur le tableau. "La ponctualité c'est la politesse des rois", mais ça doit être démodé pour la Ve République.

14h15: on enchaîne sur les principes. La laïcité est clairement le sujet clé. On apprend aussi, à l'aide d'un questionnaire "vrai/faux" qu'on ne peut pas battre sa femme. Habib remarque que l'inverse est vrai aussi. Le prof, content, acquiesce.

15h27: seconde pause café. Le prof me demande: "Ça va, les sciences politiques, je n'ai pas dit trop de bêtises?" Non non, je le rassure. Je me tairai à jamais sur la CJCE.

15h47: le prof pense encore nous apprendre quelque chose. "Savez-vous combien de députés il y a à l'Assemblée Nationale?" Fouad, d'un air fatigué: "627". On est impressionnés. On est bons! Les questions sur Sarkozy sont légion. Le prof finit par admettre: "Il y a beaucoup de choses qui existent et qui marchent pas". C'est une grande leçon d'humilité. Tout le monde est content.
Le sujet des élections provoque des rires amers: "Chez nous, ils sont toujours là, c'est la dictature!" Je me rends compte que je peux dire la même chose de chez moi. On se dit tous: chez nous, on peut voter, mais ça ne sert à rien, et en France, on ne peut pas voter, mais au moins, si on pouvait, ça servirait à quelque chose. C'est quand même bien qu'on soit là.

16h45: on reçoit enfin le certificat d'assiduité. C'est précieux, car on devra se coltiner une autre journée de formation civique si on le perd.

16h46: mon certificat sous le bras et mon indice de civisme en hausse, je peux enfin partir pour le Salon du Livre. Victoire!

Au final, je me dis que c'était pas si mal que ça, une petite perte de temps, mais plus utile que quand on regarde des séries à la télé, ça rappelle l'école, ça donne envie de reprendre des cours d'histoire (mais comment on a pu oublier les frasques de Pépin le Bref!)... Je me sens un peu triste pour tous les gens qui ont l'impression qu'on les prend pour des cons (quand même, cela fait des années qu'ils sont en France). Je me dis aussi que, en semaine, le public de la formation civique doit être différent - de vrais nouveaux arrivants, à qui tout ça doit être bien plus utile qu'à nous. Espérons-le!

Questions pour le public: mesurez votre indice de connaissance de la civilisation française!

  • nommez 3 secrétaires d'Etat et dites de quels ministres ils dépendent
  • pourquoi le coq est-il un des symboles de la France?
  • quelle est la devise de l'Europe? (c'est pour savoir si vous avez lu le post)
  • quelle était la première colonie française?
  • comment renouvelle-t-on les députés du Sénat? Du Conseil Constitutionnel?
  • pourquoi la loi sur la rétention de sûreté ne peut pas être rétroactive?
  • où se trouve la CJCE?
Question joker: quels sont les secteurs qui embauchent le plus d'immigrés et/ou de minorités visibles?

(Tous les noms ont été changés)

Lire la suite...

dimanche 16 mars 2008

Barry Frydlender: Israël. Présent composé

Dimanche pluvieux, bottes en caoutchouc et balade dans le Marais, que peut-il y avoir de mieux? Je suis allée voir l'exposition du photographe israëlien Barry Frydlander au MAHJ, entre repérages brunch et passage obligé chez l'As du falafel. Intitulée "Israël. Présent composé", l'exposition présente quelques travaux de Frydlander, déjà relativement connu dans le monde entier (il a notamment été exposé au MOMA de New York il y a quelques mois, si je ne me trompe pas, c'est cette exposition-là, "Place and time", que nous pouvons voir maintenant à Paris).
Qu'y a-t-il d'original, me demanderez vous. Il est vrai qu'en ce moment, le 60e anniversaire de la création d'Etat d'Israël aidant, les documentaires, expositions, manifestations, rencontres et autres Salons du Livre consacrés à l'Israël sont légion (par ailleurs, j'ai trouvé le Salon du Livre particulièrement réussi cette année, allez-y!). Alors, chaque expo doit se défendre et prouver sa valeur artistique intrinsèque au delà de son origine ou de sa thématique. On n'aura pas trop de mal à prouver que l'exposition de Barry Frydlander a toute sa place devant nos yeux de parisiens over-nourris d'expos de photos.

Tout d'abord, Barry Frydlander n'est pas un photographe comme les autres: non content de jouer avec les couleurs, le flou, le net, le mouvement, les ombres, bref, tout ce qui amuse et anime les photographes d'habitude, Frydlander joue aussi avec une matière bien particulière et longtemps réservée au cinéma: le temps. Chaque photo frappe l'oeil: comment est-ce fait? Des photos de grand format, des vues panoramiques où chaque détail semble être mis en évidence. Un grand angle? Deux-trois photos collées ensemble? La démarche est bien plus intéressante: armé de son appareil photo, Frydlander prend des dizaines, des centaines de clichés au même endroit, parfois y retournant plusieurs jours d'affilée. Ensuite, il passe des heures sur Photoshop en créant de ces clichés une vue unique, semblable à ce que voit l'oeil humain. Résultat - une rue animée de Tel-Aviv, une scène dans un café... ce n'est qu'en regardant de plus près (et encore), qu'on remarque des petites incongruités, des personnages présents plusieurs fois sur la même photos (par exemple, lorsqu'ils traversent la rue et sont donc représentés plusieurs fois sur la photo, aux différents moments de cette traversée).


FRIDAY

'Friday' by Barry Frydlender
Cliquez sur l'image pour la voir en grande taille


Chaque photo représente ainsi le temps et l'espace "comme ils sont", mais détrompez-vous: le vrai message est bel et bien "La photographie est une illusion, et ces photos n'en sont que plus réelles car elles attirent l'attention sur ce fait".

10 photos, c'est peu. On aurait aimé une présentation plus travaillée, avec, par exemple, des zooms sur différentes scènes que l'on n'aurait pas remarquées (en même temps, il faut bien faire travailler le cerveau du spectateur, sinon où allons-nous?) 10 photos, c'est beaucoup. Comme si vous aviez passé 1 journée à observer, à noter, à imaginer, à vous émouvoir devant chacune des dix scènes.

Faut-il aller la voir? J'hésite à vous la recommander, car j'ai du mal à accepter de payer autant pour voir 10 photos (il y a un petit-bourgeois qui sommeille en chacun d'entre nous). En même temps, j'ai trouvé la démarche de l'artiste vraiment intéressante! Je vous fais juges :-)! Si vous arrivez à coupler l'expo Frydlander avec un brunch chez, au choix, le Loir dans la théière, Mariage Frères ou La Victoire suprême du coeur, plus une balade dans le Marais et la visite de l'expo de Shoji Ueda à la Maison Européenne de la Photographie, cela fera une très belle journée!

En pratique:

Musée d'Art et d'histoire du judaïsme
71 rue du Temple (métro Hôtel de Ville)
Tlj sauf samedi
Tarifs: 7,50€; 4,50€ (tarif réduit)

Lire la suite...

vendredi 14 mars 2008

Une brève histoire du tracteur en Ukraine de Marina Lewycka

Malgré le titre énigmatique aux airs de traité de fond de catalogue, Brève histoire du tracteur en Ukraine est un livre drôle et léger, un des plus grands succès en librairie en Angleterre de ces dernières années et déjà traduit en 32 langues. Dans quelques jours le livre sort en traduction française.

Histoire de deux soeurs qui essayer d'empêcher leur père octogénaire d'épouser une Vénus ukrainienne à la recherche du luxe occidental de cinquante ans sa cadette, Une brève histoire est une lecture succulente un brin hétéroclite, alliant passages drôlissimes à la Wodehouse, envolées lyriques sur les paysages ukrainiens, satire sociale sur les immigrés de l'Est, rebondissements et révélations de secrets de famille.

Marina Lewycka est née à la fin de la guerre de parents ukrainiens dans un camp de réfugiés à Kiel, en Allemagne, et a grandi en Angleterre. Elle est mariée, mère d’une fille aujourd’hui adulte et vit à Sheffield, où elle enseigne à Hallam University.

Au-delà de l'aspect humoristique, ce livre paraîtra plus sérieux et réfléchi à tous ceux qui ont des parents âgés qui tombent en enfance - ce côté enfantin et impuissant de la vieillesse est décrit ici dans un mélange très juste de tendresse, d'humour et d'amertume. Certains passages ne font pas rire, et c'est tant mieux. Quant au portrait de l'immigration ukrainienne (enfin, de sa deuxième vague), certains pourraient la trouver exagérée, voire caricaturale. Mais la force de la caricature est d'être basée sur la réalité qui, malgré la déformation, reste bien reconnaissable. La belle Valentina aux dessous en satin vert,

son mari ingénieur et son fils surdoué reflètent les épaves post-socialistes de la société de tous les pays de l'ex-URSS. A ce titre, ce livre devrait être lu par tous ceux qui sont animés par le désir d'épouser une femme "de l'Est". Bien qu'elles ne soient pas toutes des Valentina, le scénario "Vénus slave cherche informaticien français pas jeune pas beau pour déménager en France" reste tout de même très fréquent. Ce livre est la meilleure façon de perdre ses illusions...

Verdict: à lire dans le métro (temps de lecture: 2-3 jours de trajets, un peu plus si vous décidez de le lire en version originale). A conseiller à vos amis amoureux de l'Est, et à tous ceux qui peinent à accepter que les parents vieillissent.

Lire la suite...

jeudi 13 mars 2008

Vie et Destin de Grossman au Théâtre MC93

Lev Dodine, le fondateur et le metteur en scène du théâtre Maly de Saint-Pétersbourg (qui porte le titre de Théâtre de l'Europe comme le théâtre de l'Odéon à Paris ou encore le théâtre Piccolo de Milan) revient à Paris pour une reprise de son spectacle sensationnel "Vie et Destin" d'après le roman éponyme de Vassily Grossman, au théâtre MC93. Impressions.

Vie et destin
de Vassily Grossman est considéré comme un des chefs-d'oeuvre de la littérature du XXe siècle - pas seulement russe, mais européenne. Européenne, car c'est de l'histoire européenne qu'il s'agit ici, des idées, des gens, des tragédies européennes, et non nationales, locales, petites. Écrit en 1961, ce roman-choc a été refusé par l'éditeur (le seul éditeur possible à l'époque, l'Etat) et le manuscrit, confisqué par les services secrets. Publié en 1981 en Suisse (et seulement sept ans plus tard en Russie), ce livre est aujourd'hui comparé à "Guerre et Paix" de Tolstoï et a été tiré à plus de 30000 exemplaires rien qu'en France.

Avant de parler du spectacle en tant que tel, deux mots sur sa création (l'histoire est vraiment passionnante). Lev Dodine a lu ce roman en 1985, et a toujours pensé l'adapter au théâtre (parmi ses "théâtrisations" de romans les plus connues, Les Démons de Dostoïevsky et Frères et Soeurs d'Abramov). En 2002, il prend en charge la première année de l'Institut Théâtral à Saint-Pétersbourg (en Russie, un professeur/metteur-en-scène est responsable pendant toute la scolarité d'une promotion d'étudiants), et c'est là que l'idée de porter Vie et Destin sur les planches commence à se réaliser. Pendant cinq ans, Dodine emmène ses étudiants à Norilsk (les camps de travail staliniens), à Auschwitz (où les acteurs ont commencé à répéter), leur fait lire des dizaines d'ouvrages - Solzhenitsyne, Ginzburg, Shalamov, parmi tant d'autres. Combat leur ignorance et leurs préjugés (nombre de parents de ces étudiants s'étaient avérés stalinistes dans l'âme). Leur apprend à danser toutes les danses du début du siècle (même s'il n'y en a que quelques minutes dans le spectacle); les oblige à apprendre à jouer d'instruments à vents (un vrai orchestre vit sur scène), à chanter...

C'est dur d'imaginer ça aujourd'hui, en Europe: une troupe répétant pendant 5 ans un spectacle, le préparant en profondeur, comme si c'était l'oeuvre de leur vie. Comme si, à chaque fois que nous voulions faire un geste - prendre une douche, par exemple, on devait faire accomplir un parcours: une étude des moeurs quant à la propreté depuis l'antiquité à nos jours (Le propre et le sale de Georges Vigarello), suivie d'une introduction à la psychanalyse (Psychanalyse du suicide quotidien: le suicide d'Ophélie), l'histoire de la peinture (Marat dans son bain, Les baigneuses d'Ingres, la thématique du bain chez Bonnard ou Botero), de la musique (Jeux d'eau à la Villa d'Este de Liszt, Reflets dans l'eau de Debussy), de la poésie et de la littérature (Salle de bain de Jean-Philippe Toussaint)... Vous avez compris. Ce spectacle, ce sont les 12 travaux d'Hercule.

Quid du spectacle? Dodine choisit de privilégier le destin de la famille Strum sur le fond de la bataille de Stalingrad: Viktor, physicien juif qui a fait une découverte capitale dans le domaine nucléaire et commence à subir les premières manifestations de l'antisémitisme d'état avant d'être sauvé par un coup de téléphone de Staline; Anna, sa mère, enfermée dans le ghetto de Berditchev, qui lui écrira une lettre bouleversante juste avant sa mort; Ludmila, sa femme, dont l'ex-mari est déporté au goulag et dont le fils périt pendant la guerre; sa soeur Génia, au destin similaire... L'action se déroule et se croise dans cinq lieux: l'appartement des Strum à Moscou, le camp de concentration allemand, le goulag, le poste de commandement à Stalingrad, le ghetto de Berditchev.

Quant aux acteurs, personnelle
ment, j'aime beaucoup la manière de jouer de la troupe de Dodine, ils sont toujours d'une justesse et d'une expressivité rares, ils jouent toujours dans l'abandon le plus total. La seule que je n'aime pas (et cela fait 10 ans que ça dure), c'est Tatiana Shestakova (Anna Strum), la femme de Dodine, elle joue toujours le même rôle de folle paisible et ses intonations m'irritent outre mesure. Mais bon, au moins a-t-il abandonné l'idée de lui confier des rôles de jeunes amoureuses, c'est déjà ça.

Dodine reste fidèle à lui-même pour cette mise en scène polyphonique où un lieu se confond avec un autre, en découle, s'y confond: à l'avant-scène, le salon des Strum, derrière un filet de volleyball en fil de fer, le camp de concentration. Le dedans et le dehors s'entremêlent, et on ne distingue plus le goulag du camp de concentration, le ghetto du salon moscovite... Le grand mal du siècle, le nationalisme étatique servi par la nature humaine vile, a tout envahi. La lettre de la mère de Strum devient le fil rouge du spectacle, ses mots résonnent dans la salle et enveloppent tous les personnages dans le cocon ouaté de désespoir et de résignation. Et, comme toujours chez Dodine, les acteurs chantent, dansent, jouent des instruments, crient, se lavent, se déshabillent, font l'amour, mangent, boivent - vivent. N'était-ce pas la dernière demande qu'a fait Anna Strum à son fils: "Vis, vis toujours".

En pratique:

Vie et Destin
MC93
1 bd de Lénine
Bobigny 93000
Jusqu'au 16 mars
Durée: 3h30
Prix des places: 25€, 12€ (tarif réduit pour étudiants et moins de 26 ans); 17€ (plus de 65), et d'autres tarifs réduits pour intermittents, rmistes, moins de 18 ans, habitants de Bobigny...


Lire la suite...

Après Paris, je t'aime, New York, je t'aime?

Le succès du film Paris, je t'aime a du faire tilt outre-Atlantique: un film ayant pour titre "New York, I love you" est en train d'être tourné... (gros suspense et roulement de tambour)... à New York. Cette fois-ci, 12 réalisateurs créeront chacun un épisode de 5 minutes, le point de départ de chacun étant une rencontre amoureuse dans l'un des cinq quartiers de New York.

Parmi les réalisateurs, Yvan Attal, Andrei Zvyagintsev (Le Retour), Fatih Akin (De l'autre côté), Scarlett Johansson (si si, c'est son début en tant que réalisatrice! et Natalie Portman jouera dans son épisode), Joshua Marston (Maria plein de grâce), Anthony Minghella (Par effraction, Le talentueux Mr Ripley), Brett Ratner (Rush Hour), Zach Braff (Garden State)... Curieusement, Woody Allen n'y participe pas, aurait-il déjà épuisé tout ce qu'il a à dire sur les histoires d'amour à New York? Parmi les acteurs, Elijah Wood, Nick Nolte et Kevin Bacon.

A suivre de près!

Lire la suite...

mercredi 12 mars 2008

20 mars, Jour du Macaron - avis aux gourmands!

De retour d'un grand week-end à Rome, me revoici à Paris avec des nouvelles super-culturelles: le 20 mars, c'est le jour du macaron! Nouvelle d'importance internationale!!! 100 grands pâtissiers à travers le monde offriront des macarons pour 1€ symbolique (au profit de l'Association des Maladies Orphelines). Une occasion pour nous les parisien(ne)s de nous goinfrer de macarons tout en améliorant le monde. Elle est pas belle la vie?

A l'origine de ce "Jour du Macaron", le pâtissier Pierre Hermé (dont je vous ai déjà parlé ici). Pour la troisième année consécutive, le 20 mars, jour du Printemps sera aussi celui le “Jour du Macaron”. Ce jour là, les pâtissiers membres de l’association internationale « Relais Desserts » offriront une dégustation gratuite de macarons à tous les gourmands. La prestigieuse association rassemble en effet ceux qui comptent parmi « les 100 meilleurs pâtissiers du Monde ».

Que sont les maladies orphelines? Ce sont 8000 pathologies délaissées, complexes, méconnues et souvent rares et qui ne sont donc pas jugées "rentables" par les groupes pharmaceutiques. L'Association des Maladies Orphelines finance la recherche de traitement contre ces maladies, soutient les familles, informe... Comme quoi un pâtissier si "élitiste" peut avoir, façon 2 en 1, un grand coeur et une vraie idée marketing!

Comment ça marche? Le macaron inédit chocolat-framboises (signé Pierre Hermé exprès pour l'occasion) sera vendu 1€; pour l'achat de chaque macaron vous aurez le droit d'en goûter 3 autres parmi les 33 parfums disponibles! L'opération se déroulera de 10h à 19h dans les deux boutiques Pierre Hermé parisiennes (72 rue Bonaparte et 185 rue de Vaugirard). Bon, c'est vrai que ce sera un jeudi, mais c'est mieux que rien! :-)

Une question pour le public: je peine à trouver l'infor sur les 99 autres grands pâtissiers au grand coeur, savez-vous qui ils sont et quelles villes/boutiques sont concernées? Merci d'avance pour l'info!

Lire la suite...

vendredi 7 mars 2008

Alexandre Charpentier, naturalisme et art nouveau au Musée d'Orsay

Comme je vous le racontais hier, j'ai profité des nocturnes du Musée d'Orsay pour faire deux pierres d'un coup: j'ai donc vu l'exposition consacrée au photographe Leon Gimpel (voir la critique ici) et celle consacrée au designer Alexandre Charpentier - "Alexandre Charpentier, naturalisme et art nouveau". Bon, pour être exacte, Charpentier n'est pas vraiment un designer mais un "sculpteur et ébéniste", mais je trouve que son travail dans le design est tellement plus intéressant, original et abouti que je vous suggère de zapper (ou de passer très rapidement) les salles 1, 2 et 3 de l'exposition pour vous attarder un peu plus dans la salle 4 (et la dernière - d'où l'opportunité de voir les deux expositions en même temps).

Vous avez certainement vu les affiches dans le métro (j'ai d'ailleurs pensé pendant 1 mois que c'était une lampe - en fait, c'est un pupitre, et ce ne sont pas 9 ans de piano qui me le feraient reconnaître!); mais à part les affiches, Alexandre Charpentier est très peu connu du grand public, contrairement à Gaudi ou encore Victor Horta. Plusieurs raison à cela - tout d'abord, une carrière très brève, tout juste vingt ans entre 1883 et 1905; puis (mais là c'est tout à fait personnel!!!) le fait que Charpentier n'a pas fait que des chefs-d'oeuvre - en tout cas, j'ai trouvé la moitié de l'exposition très peu intéressante, notamment son travail de sculpteur (là c'est plutôt médiocre). Tout cela fait que Charpentier ne s'est affirmé dans le design que très tard.









Dans l'exposition (préparée avec l'aide du Musée d'Art Nouveau d'Ixelles (Bruxelles)) sont présentés certains intérieurs de Charpentier: chambres à coucher, salons, une salle de billard, salons, et ainsi de suite. Très bonne idée que de les exposes de cette façon, au lieu d'objets séparés - on ressent vraiment l'ambiance art nouveau et le souffle créateur du début du siècle. Les pièces faites par Charpentier sont entourées par des créations de l'époque - vaisselle, panneaux, sculptures... Certains meubles ont été prêtés par le Musée des Arts Décoratifs à Paris - si vous n'y êtes pas encore allé, je vous le conseille vivement, il est immense, et une bonne partie de la collection vaut plus qu'un détour.

A lire également: un article sur l'exposition ici.

En pratique
Alexandre Charpentier, naturalisme et art nouveau
Musée d'Orsay
Jusqu'au 13 avril 2008
Nocturne tous les jeudis jusqu'à 21h45

Lire la suite...

jeudi 6 mars 2008

Leon Gimpel, les audaces d'un photographe au Musée d'Orsay

J'ai toujours aimé la photographie du XIXe - début du XXe siècle, les premiers daguerreotypes, les photos en sépia: toutes ces traces d'une vie disparue, ces visages fins et expressifs m'hypnotisent. Aussi me suis-je précipitée pour voir la nouvelle exposition au Musée d'Orsay consacrée au photographe Léon Gimpel (je ne connaissais pas du tout): "Les audaces d'un photographe". De quoi s'agit-il et pourquoi faudrait-il que vous vous y intéressiez?

Léon Gimpel est un pionnier oublié: contrairement à ses confrères Eugène Atget (expo à la bibliothèque Richelieu l'été dernier) ou Henri Lartigue (expo à la galerie Camera Obscura jusqu'au 22 mars), Gimpel est tombé dans les oubliettes. Et pourtant, il avait du génie. Technique, tout d'abord: des photographies sur des plaques en verre, les premiers autochromes (des photos en couleurs au début des années 1910, délicieuses!), les premiers reportages photo pour la presse. Artistique, surtout: des mises en scène étudiées (comme cette "Guerre des gosses" filmée pendant la Grande Guerre où les enfants "jouent" des scènes de guerre dans les ruines des immeubles parisiens), des prises de vue inventives (il est le premier photographe à embarquer sur un dirigeable pour immortaliser Paris vu du ciel), une précision rare et un intérêt presque sociologique pour l'actualité (regardez cette photo sur le "toboggan canadien"!)







Quatrième enfant d'une famille juive de Strasbourg, il déménage avec toute la famille à Paris après la perte de l'Alsace en 1870 et commence à faire de la photo à l'âge de 24 ans, avec un appareil Belek, puis avec un Spido Gaumont. En 1900, il devient photoreporter professionnel, envoie deux photos au journal "L'Illustration" - elles sont publiées quelques jours plus tard; s'en suivra une collaboration de plus de 30 ans (si seulement ça se passait aussi facilement aujourd'hui pour les journalistes!). Pour L'Illustration, Gimpel immortalise les progrès de l'aéronautique, les visites des dirigeants (e.g. celle de Nicolas II et de l'impératrice Alexandra), les premiers jours de la Grande Guerre, mais aussi les premiers néons de Paris (on notera en passant le style kitchissime des Galeries Lafayette de l'époque, mais aussi le raffinement et la beauté de l'éclairage de la Tour Eiffel en 1925, bien meilleur qu'aujourd'hui - avis à Bertrand Delanoë!!!), les parisiens, les fêtes (cortège de carême, fête de l'enseignement public et distribution de cartes postales gratuites...). Plus qu'un témoin de son temps, Léon Gimpel est un vrai artiste visionnaire.

Cette exposition, faite en collaboration avec la Société Française de Photographie, est plus que méritée. Parmi les 3800 clichés légués à la SFP par la femme du photographe, 180 sont exposés à l'aide d'un dispositif spécial (les plaques en verre sont très difficiles à protéger); 150 autres sont projetés en format numérique sur un des murs de l'exposition (à ne pas manquer). Profitez de votre visite pour aller voir l'exposition consacrée au designer Art Nouveau Alexandre Charpentier (critique ici).

A lire également: deux très bons articles ici et ici.

Leon Gimpel (1873-1948), les audaces d’un photographe
Musée d'Orsay
Jusqu'au 27 avril 2008

Lire la suite...

mardi 4 mars 2008

Meurtres en série au pays de Poutine par Manon Loizeau

En ces temps de (ré)élection en Russie, on a pu apercevoir pas mal de nouveaux documentaires et reportages consacrés à la situation politique au pays de Poutine. J'ai enfin eu le temps de regarder celui de Manon Loizeau, Meutres en série au pays de Poutine (Arte).

Tout d'abord, un mot sur Manon Loizeau: grand reporter franco-anglaise, elle
travaille depuis longtemps sur la Russie et est auteur de nombreux documentaires sur le conflit Tchétchène, la prise d'otages à Beslan, parmi tant d'autres. Parlant russe, elle parvient à gagner la confiance de ses interlocuteurs, témoins précieux et rares, issus tant de l'opposition que du FSB et du gouvernement. Parmi tous les journalistes qui écrivent ou font des reportages sur la Russie, c'est probablement elle qui a le plus de légitimité aux yeux des russes.

Avec Meutres en série au pays de Poutine, elle s'intéresse à la criminalisation du FSB (ex-KGB) qui s'est peu à peu transformé en un service de tueurs à gages travaillant pour un cercle très restreint ("Poutine et son équipe", dit un des témoins). Articulé autour du meurtre d'Alexandre Litvinenko, l'ex-agent du FSB empoisonné au polonium l'année dernière, le documentaire donne la parole à de nombreux témoins et experts: les assassins présumés, Lougovoï et Kovtoun, à la veuve de Litvinienko, à Sergey Dorenko (un des meilleurs journalistes d'investigation russes), à des membres d'opposition (Kasparov), des dissidents... En partant de ce meurtre médiatisé et bien connu du grand public, Manon Loizeau s'enfonce dans le labyrinthe noir du système Poutine: l'arrivée de Poutine au pouvoir et les attentats du 9 et 13 septembre 1999, le meurtre d'Anna Politkovskaïa et l'accusation lancée par Litvinenko à Poutine, les répressions contre les "extremistes" (e.g. le musée Sakharov et ses expos de caricatures et d'oeuvres censurées - quand on voit son directeur en veste en tweed avec des patches en cuir au coude, cette accusation semble risible!)... Grâce à des témoignages inestimables d'ex-agents du FSB (ceux restés fidèles à la "coproration", mais aussi les "traitres"), Manon Loizeau présente une version des faits argumentée faisant part aux propos des uns et des autres sans les déformer, ce qui, pour moi, est une qualité rare.

Un documentaire à voir si vous vous intéressez à la situation en Russie.


A lire/écouter également
:

  • Un extrait de Meutres en série au pays de Poutine (avec un commentaire de Manon Loizeau ici)




  • D'autres documentaires sur la Russie: voir ici et ici.

Lire la suite...

dimanche 2 mars 2008

There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson

There will be blood, je devais le voir encore à New York, la nuit du réveillon entre 23h et 1h du matin (comme à tout le monde, il m'arrive d'avoir des plans foireux). Il se fait que ce plan foireux avait foiré, cependant j'avais toujours envie de voir ce film... Il est sorti en France. Impressions...

There will be blood fait partie des films que l'on n'a pas spontanément envie de voir (parce que spontanément, ces temps-ci, les gens ont envie de voir Bienvenue chez les Chtis): une fresque - non, un portrait - de 2h38 ayant pour titre "Il y aura du sang", ça promet une soirée gaie gaie. Remarques cyniques à part, je trouvé ce film dur, fatiguant, mais magnifique. C'est le portrait d'une époque (du début du siècle aux années 30 du siècle dernier) peint à travers un personnage, celui de Daniel Plainview (Daniel Day Lewis), un "oilman". Je trouve ce mot anglais particulièrement bien adapté, car le pétrole est l'essence même de cette homme (pardon pour le calembour). Tel un geyser de pétrole, il y a une nature qui se dégage de cet homme avec une telle force, une nature brute, brutale, incontrôlable et presque infernale. Presque, car Daniel Plainview n'est qu'un homme, monté aux sommets par sa nature, et anéanti par elle ensuite.



C'est cet état brut d'un homme qui fascine et révulse dans
There will be blood. De nombreux réalisateurs se sont déjà attelés à dépeindre l'Amérique des débuts, l'Amérique des grands espaces, l'Amérique des paysages à perte de vue où les hommes évoluent tels des héros anciens. There will be blood s'en détache: au lieu d'un portrait d'un homme dans la nature, un portrait d'homme, tout court. Aucune profondeur de champ, aucun détail, Paul Thomas Anderson mise tout sur les gros plans: menaçants, ils crèvent l'écran au point d'évincer la nature à l'arrière-plan. Les contrastes sont forts, les noirs, profonds - le noir, une couleur qui n'existe pas dans la nature, est ici omniprésente: le pétrole qui jaillit des puits, les ombres qui se couchent sur les visages, la nuit qui enveloppe les hommes - un plongeon au tréfonds de la terre, au tréfonds de la noirceur humaine.

Cette force vous porte du début à la fin du film (à peine long tout de même, 40 minutes en moins l'auraient rendu plus facile à digérer, même si je ne trouve pas quelle scène on aurait pu couper). Un Oscar mérité pour Daniel Day Lewis.

Faut-il voir ce film? Oui: même si vous détestez, vous aurez de quoi vous faire un avis sur un film déclaré chef-d'œuvre par les critiques des deux côtés de l'océan. Allez-y la tête reposée (un matin ou un après-midi le week-end, histoire d'avoir le temps de vous en remettre), évitez les premiers rangs.

Lire la suite...