(Photo) Robert Frank. Un regard étranger. Paris / Les Américains | Une Russe à Paris
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mercredi 18 février 2009

(Photo) Robert Frank. Un regard étranger. Paris / Les Américains

Où sont passés tous les gens qui faisaient la queue devant le Grand Palais pour voir Picasso et les grands maîtres ? Réponse : ils font maintenant la grue devant le Jeu de Paume, où se tient l’exposition « Robert Frank. Un regard étranger. Paris / Les Américains ». La thématique (photos en noir et blanc + Paris = foule de gens qui accrochent le baiser de Doisneau dans leur salon), l’absence d’autres grandes expos de photo à Paris en ce moment ainsi que l’heure et la situation centrale du Jeu de Paume (« Dimanche, 3h de l’après-midi, après, on prend un thé chez Angelina ? » – ont dû se dire des milliers de parisiens, moi y compris) m’ont donc amenée, dimanche dernier, à passer deux heures à l’expo de Robert Frank : une heure dehors, une heure dedans (c’est équilibré, on n’a rien à leur reprocher).

Photographe américain d'origine suisse, Robert Frank émigre aux Etats-Unis à la fin de la Seconde guerre mondiale et - comme beaucoup de grands photographes à leurs débuts - commence par travailler en tant que photographe de mode pour Harper's Bazaar. Après les premiers moments d'enchantement, Robert Frank est frappé par la passion de l'accumulation d'argent et de biens, et finit par voir l'Amérique comme le pays de toutes les solitudes (on le sent dans la photo à droite, Hollywood, où la zone de netteté permet de voir non le visage de la star, mais les fans fascinés, tandis que la star semble murée dans la solitude) ... Il déménage même avec toute sa famille à Paris, pour quelques années - pendant trois ans, il tente de capter l'essence de cette ville à peine sortie de la guerre dont les séquelles sont visibles à chaque coin de rue, chaque visage... Ces photos parisiennes constituent la deuxième partie de l'exposition, mais c'est par une autre série, postérieure à la période parisienne, qu'elle commence.

La première partie, les Américains, est consacrée aux photos faites par Robert Frank pendant une série de road-trips qui ont duré près de deux ans (1955-56) et qui lui ont permis de faire 28000 clichés de la société américaine, dont seulement 83 ont été sélectionnés pour le livre "Les Américains". Le Jeu de Paume présente ces 83 clichés dans l'ordre défini par Robert Frank pour le livre.Curieusement, les commissaires de l'exposition Ute Eskildsen et Marta Gili ont fait le choix de réduire les explications au minimum: tout au plus a-t-on droit à un minimaliste "Detroit" ou "Butte, Montana" - des noms qui ne diront rien au non-Américains. Je dis curieusement, car dans l'édition anglaise du livre, les titres des photos sont plus explicites ( par ailleurs, les titres des photos sont complètement absents de l'édition française, et la qualité de reproduction est moins bonne, d'où l'intérêt d'acheter en VO) - souvent, en plus du lieu, un détail est indiqué ("Meeting politique", "Enterrement", "Parade"...) qui tout à coup permet de comprendre la photo. Ayant vu l'exposition avec quelqu'un de culture américaine, on a pu comparer nos points de vue: pour moi, les photos parisiennes (dépourvues de titres elles aussi) parlaient en effet pour elles-mêmes, tandis que pour une américaine, les photos parisiennes étaient muettes, tandis que les américaines (du moins, certaines) se passaient d'explications. Sur le fond: ce que l'on apprécie tout particulièrement, c'est surtout le fait que ces photos soient exposées toutes ensemble, car aucune ne produit un effet spectaculaire prise individuellement. En repassant une deuxième fois dans la salle, si, on finit par s'attarder sur tel visage, telle pose... Et on garde en tête quatre ou cinq photos.

Les photos parisiennes, quant à elles, sont bien différentes des photographes français de l'époque: plus dures, très radicales (avec toujours un jeu sur le clair-obscur, avec des photos donnant souvent l'impression d'être sous- ou surexposées tant la lumière est changeante), avec toujours la même obsession: capter l'absence ou la disparition... Un vase vide, une personne hors cadre, une série de chaises vides, et - sur plusieurs photos - ces gens qui choisissent des fleurs - pour qui? un rendez-vous? un enterrement?

Au final, une exposition à voir, plutôt en semaine pour garder le côté "découvert à l'improviste"et non pas "l'exposition pour laquelle je me suis battu".

En pratique:
Robert Frank. Un regard étranger. Paris / Les Américains
Au Jeu de Paume jusqu'au 22 mars
Tarif: 6 euros

(C) Photos de haut en bas: Elevator - Miami Beach; Star, Hollywood; Indianapolis - toutes tirées de l'album "The Americans"