Du plaisir d'écrire dans les cafés | Une Russe à Paris
Une Russe à Paris

vendredi 20 mars 2009

Du plaisir d'écrire dans les cafés

Il est étonnant à quel point j'aime travailler dans les cafés. Oui, on connaît bien l’histoire des écrivains et des cafés célèbres, de Simone de Beauvoir à J.K.Rowling (pardon, je ne pouvais pas passer à côté de celle-là), qui écrivaient dans des cafés. Une atmosphère inspirante, le fait d’observer des gens, le regard qui se perd au loin, à travers la fenêtre du café, dans la rue où les gens se dépêchent pour aller au travail… Après tout, j’ai une amie écrivain qui a écrit un recueil entier de nouvelles dans des cafés : ses nouvelles portent des titres mystérieux : 5.45, 8.38, 2.30… Le montant de l’addition pour chaque nouvelle. La musique de fond et les bruits lointains des tasses s'entrechoquant dans les mains fatiguées du barman vous isolent, vous protègent et vous aident à vous concentrer sur votre écriture (sur l’impossibilité de procrastination dans un café, voir ce post ; sur l’inspiration que cela apporte, lire ici).

Rien ne m'empêche de travailler chez moi – de la lumière, de la place, du calme, il y en a ! Mais, curieusement, il est bien plus facile de regarder Carrie Bradshaw pianoter sur son clavier Mac habillée d'une robe légère mais élégante et sirotant, toujours élégamment, un smoothie ou autre jus d'orange, que de faire de même chez soi. Car, à la maison, on écrit un mot, on vérifie un mail, on va se faire un thé ou chercher des gâteaux, on passe un coup de fil, on lit un blog, on se dit qu’on a oublié de changer l’eau des fleurs, et qu’il est déjà tard, ce n’est probablement plus la peine de se mettre sérieusement à écrire car il faudra sortir dans une demi-heure… And I couldn't help but wonder – why can't I pull out a Carrie Bradshaw?

Et puis un jour, j’ai aperçu mon propre reflet dans l’écran de mon ordinateur, en train de regarder un épisode de SATC : le regard fasciné et vide, les cheveux défaits, le genre de photo que personne n’aimerait avoir de soi. Et j'ai compris la différence entre Carrie et moi travaillant à la maison (à part que mes articles et ma vie, eux, sont bien réels): elle est observée lorsqu’elle écrit. Arrêtons de rêver: aucun écrivain n'écrit dans un appartement bien rangé, habillé de ses meilleurs vêtements et étalant ses habitudes gastronomiques des plus saines. Alors, comment le fait-elle? Elle est observée. C'est nous qui l'observons. Et elle – actrice et productrice – le sait bien. C'est banal, mais il faut bien se rendre à l'évidence: lorsqu’elle écrit devant sa fenêtre (aka notre écran) c’est un peu comme ces prostituées qui, dans les années 1990, ornaient les vitrines des quartiers rouges de Liège. Aucune ne passe sa vraie journée de la sorte. Carrie Bradshaw écrivant devant sa fenêtre, le rideau bougeant sous la brise légère, c'est l’idée que nous aimons nous faire d’un journaliste ou d’un écrivain.

Mais puisque notre attention l'aide tant à se concentrer, faisons pareil... et allons travailler dans un café. Dur d'y aller en pantoufles et peignoir, dur de s'y distraire... Car le regard des gens autour vous guette. « Qu'écrit-elle? » « Qu'est-ce que ça doit être génial d'être écrivain... » « Ou alors est-elle étudiante? Ah, ça me manque, les années étudiantes... » Quoi que l'on pense de vous, vous, vous continuez à travailler, souriant en sourdine car vous seul savez ce que vous faites... Un mélange d'intimité et d'exposition que seul un café permet d'obtenir. Exposition, car le café EST l'endroit pour voir et être vu, il suffit de regarder tous ces gens qui prennent leur café sans lire ni parler au téléphone... Que pensez-vous qu'ils font? (et, dans une bibliothèque, personne ne vous observe, les gens sont là pour travailler). Intimité, car personne – ou presque personne – n'aurait l'idée ni serait en droit de venir vous demander ce que vous faites.

Et non, contrairement à ce qu'ils prétendent dans SATC (comme quoi, ils n'ont pas toujours raison), les gens qui écrivent dans les cafés ne le font pas pour échapper à la promiscuité de leur appartement. Pour ceux qui travaillent seuls, le café, c'est leur bureau, c'est leur caméra café, c'est leur salle de réunion et c'est aussi le fauteuil dans lequel ils se vautrent pour réfléchir... en attendant que l'on leur apporte un grand crème à la mousse beige tendre.

Il y en a qui me disent que je ne me dévoile pas assez dans mon blog, d’autres, qu’avoir un blog, c’est déjà se dévoiler. Mais, comme a dit un jour Catherine Deneuve (le maître ès apparences trompeuses), « C'est pas parce qu'on s'expose qu'on doit être lapidé ». Finalement, j’écris, vous lisez, le reste n’est qu’interprétation… Yeees, that’s all there iiiis….

Illustrations : Anne Hathaway dans Becoming Jane de Julian Jarrold ; la deuxième, je crois que vous avez compris; la troisième - deux photos de Saul Leiter, faites à Paris (et visibles, jusqu'au 31 mars, à l'exposition Paris en couleurs, des frères Lumière à Martin Parr, à l'Hôtel de Ville)