(Art urbain): Envahir la ville | Une Russe à Paris
Une Russe à Paris

mardi 23 juin 2009

(Art urbain): Envahir la ville

On m’a toujours dit que dessiner sur les murs (palissades, papiers peints...) n’était pas bien. Les enfants des propriétaires précédents de notre appartement servaient d’exemple éternel « d’enfants désobéissants qui dessinent sur les murs » - j’acquiesçais sagement, car 1) leurs dessins n’étaient pas beaux ; 2) à cause d’eux, je ne pouvais pas en faire de plus jolis to prove them wrong. Les temps ont changé, et, aujourd'hui, ma mère me parle avec enthousiasme d’une famille de peintres qui ont donné un mur entier à leur fille de trois ans qui a droit d'y faire ce qu’elle veut. Il paraît que le résultat est superbe. De mon côté, je me suis rendue compte que « dessiner sur les murs » ne se réduit pas à tagguer les voies SNCF ou à écrire des grossièretés dans l’escalier de l’immeuble, mais que cela peut bel et bien être de l’art.

Voici donc quelques exemples, à travers le monde, de la façon dont l’art peut envahir la ville (un clin d’œil à Musée haut, musée bas qui, lui, avait affaire au problème inverse).


Mais il y a envahir et envahir : certains artistes utilisent les murs de la ville comme un simple support pour leurs œuvres (Misstic) ; d’autres incrustent leurs œuvres dans le paysage urbain jusqu’à ce qu’ils n’en fassent qu’un (Space Invader ou Jan Vormann) ; d’autres encore ressuscitent l’ancienne tradition du trompe l’œil en fusionnant l’œuvre d’art avec le paysage urbain (Ernest Pignon Ernest); enfin, d’autres encore masquent le mur entièrement en le transformant en une géante œuvre d’art. Les techniques utilisées sont infinies, de la peinture au pochoir à la peinture au pinceau, de la mozaïque aux sérigraphies papier… Tout un monde à découvrir !

Si je n’ai jamais vraiment compris Space Invader (tout simplement parce que, esthétiquement, je trouve ça laid et que je ne capte pas son message – je n’ai jamais joué à Space Invaders), j’adore le Dispatchwork de Jan Vormann : il s’agit de « panser » les plaies des bâtiments à l’aide d’éléments de Lego multicolores… Commencé à Bocchignano près de Rome, le Dispatchwork a également envahi les rues de Tel-Aviv et de Jaffa, ainsi que de Berlin (où la plupart des plaies ainsi comblées datent de la Seconde Guerre mondiale) – c’est là que cette technique revêt un sens plus politique, avec une idée – très utopiste, mais si belle – de réparer des blessures de guerre avec des jouets d’enfants, mais aussi de faire jouer les adultes au lieu de leur faire faire la guerre. (à ce sujet, lire une interview de Jan Vormann ici (en anglais)).

Je viens également de découvrir les trompe-l’œil d’Ernest Pignon Ernest et surtout son travail à Naples : des magnifiques et noires œuvres de Caravage semblent vomies par les murs crasseux napolitains… Pour lui, « les lieux [ont] davantage à donner que les murs d’une galerie » - et, dans ces lieux, il s’applique à « rendre visible ce qui échappe à l’œil » et à révéler les différents « strates de mémoire enfouies sous la pierre ».

Voici un extrait d’une interview d’Ernest Pignon Ernest où il parle de son travail à Naples :

« Je réfléchis à l’endroit où je mets mes images. La présence des murs, leur matérialité, la lumière, l’heure du jour, sont à prendre en compte. A Naples j’ai, scrupuleusement, été attentif à tout cet environnement. Mes images représentaient la mort. Je les ai collées durant mes différents séjours, la nuit du jeudi au vendredi Saint. Rencontrer une telle image le jour de Pâques modifie la perception que l’on a d’elle. Sa lecture s’en trouve renforcée. Elle ne résonnera pas de la même façon dans ce contexte. Même pour moi qui suis athée. Je suis touché par ce genre de représentation dans ce moment particulier de la Passion. Sans l’opposer au musée ou à la galerie, la découverte d’une œuvre dans ces conditions est une expérience différente. »

Enfin, un dernier genre que j’apprécie énormément, c’est la peinture murale sur des murs « sourds » ou encore des « brandmauer » (murs réfractaires) comme on les appelle en russe : il y en a beaucoup à Saint-Pétersbourg depuis que beaucoup de bâtiments ont été détruits pendant la guerre et n'ont jamais reconstruits ; les murs qu’ils jouxtaient sont restés sans fenêtres, « muets », donnant généralement sur un square ou une cour… Aujourd’hui, c’est un support de prédilection des artistes urbains qui participent avec plaisir à des concours pour occuper tel ou tel mur (à droite, un morceau du projet vainqueur pour l’immeuble 21, rue de Barmaleev ; vous pouvez voir les autres projets pour ce même mur ici – les derniers sont des dessins d’enfants; ainsi que des photos qui racontent la réalisation de la peinture ici). Ces projets se multiplient et sont donc approuvés par les autorités, cela égaye souvent le paysage dans les quartiers-dortoirs, mais il y en a beaucoup aussi dans le centre-ville (quelques exemples ici).

Pour finir, je vous rappelle également l'existence de l'hybride art urbain/dessin animé avec, entre autres, l'excellentissime Blu et son dessin animé Muto dont j'avais parlé ici - si vous ne l'avez pas encore vu, n'hésitez pas, c'est vraiment génial.