Critique du livre de Jean Echenoz, biographie romancée du légendaire coureur tchèque. Un chef-d’œuvre de portrait littéraire. Note : 4/5
Sommaire
Un nouveau genre chez Echenoz
J’ai longtemps lu Jean Echenoz pour ses romans de faux polars, ses intrigues qui partent en vrille et son goût des personnages à la dérive. Courir m’a prise à contre-pied. Ici, pas d’invention pure : Echenoz s’empare d’une vie réelle, celle du coureur tchécoslovaque Émile Zatopek, et la raconte comme on raconterait un roman. La biographie romancée n’est pas un genre neuf, mais Echenoz en fait quelque chose de très personnel — il ne cherche ni l’exhaustivité du biographe ni la leçon de morale du documentaire.
Ce qui me plaît dans ce déplacement, c’est qu’il ne renie rien. On retrouve l’ironie tranquille, la distance amusée, le refus de l’emphase qui caractérisent son écriture depuis toujours. Simplement, cette fois, la matière est donnée d’avance. Echenoz n’a pas à inventer les faits, il a à les regarder. Et c’est peut-être là que le livre est le plus réussi : dans cette façon de prendre une trajectoire déjà connue et de la rendre étrangement neuve, comme si on la découvrait par-dessus l’épaule de quelqu’un.
Le livre est court. C’est un choix, pas une paresse. Echenoz ne remplit pas, il taille. On sent qu’il a écarté beaucoup de choses pour ne garder que ce qui fait avancer le corps de son personnage. Un lecteur qui attend une somme documentaire sur l’athlétisme d’après-guerre sera déçu ; celui qui accepte de suivre un homme qui court, page après page, y trouvera un plaisir rare.
Pour une lectrice russe, il y a un supplément de trouble. L’Europe centrale d’après 1945, les slogans, les autorisations de voyage, les carrières qu’un fonctionnaire peut interrompre d’un trait de plume : tout cela m’est familier par récit de famille. Echenoz ne fait pas de politique, mais il laisse le décor faire son travail, en arrière-plan, sans jamais surligner.
Le doux Émile : portrait du coureur
Le portrait que dresse Echenoz est celui d’un homme aimable, obstiné et un peu naïf. Zatopek n’a rien du champion arrogant. Il est poli, souriant, curieux des autres, capable de se faire aimer de ses adversaires. Cette douceur contraste violemment avec ce qu’il s’inflige dès qu’il chausse ses pointes.
Car courir, chez lui, n’est pas un geste élégant. C’est une lutte visible. Le visage se tord, la tête dodeline, le souffle est rauque : les spectateurs ont l’impression d’assister à une agonie plutôt qu’à une performance. Echenoz s’attarde longuement sur cette laideur du mouvement, et c’est un des grands plaisirs du livre. Il décrit un corps qui souffre sans jamais transformer cette souffrance en héroïsme de pacotille.
Ce que j’ai trouvé le plus juste, c’est l’absence de psychologie explicative. Echenoz ne nous dit pas pourquoi Zatopek court, il ne cherche pas le traumatisme fondateur ni l’ambition secrète. Il montre un homme qui s’entraîne, qui recommence, qui augmente les doses jusqu’à l’absurde, et il laisse le lecteur décider de ce que cela signifie. Ce refus d’interpréter est une élégance.
Il y a aussi, en creux, l’histoire d’un homme dont la vie appartient à d’autres. Zatopek est militaire, il est un produit d’exportation de son pays, on décide pour lui de ce qu’il peut faire et dire. Echenoz raconte cela sans indignation bruyante, presque avec détachement, ce qui rend la chose plus glaçante encore. On comprend peu à peu que le seul territoire vraiment libre de cet homme, c’est la piste.
L’écriture lumineuse d’Echenoz
Le mot qui me vient est « limpide ». La phrase d’Echenoz avance sans effort apparent, avec une précision qui ne se donne jamais en spectacle. On lit vite, et pourtant chaque paragraphe est travaillé. C’est le genre de simplicité qui coûte cher.
Sa grande trouvaille, dans Courir, est le rythme. Les passages de course sont écrits avec une respiration particulière : phrases qui s’allongent quand le coureur s’installe dans son effort, phrases qui se cassent quand il accélère. On lit avec les poumons autant qu’avec les yeux. Je ne connais pas beaucoup de livres qui parviennent à rendre physiquement sensible quelque chose d’aussi peu littéraire qu’un tour de piste.
L’humour est présent partout, mais discret. Echenoz observe son personnage avec une tendresse ironique, il note les détails incongrus, les malentendus, les situations administratives ridicules. Jamais il ne se moque. Cette bienveillance amusée empêche le livre de tomber dans l’hagiographie sportive, ce piège où tombent tant de récits de champions.
Enfin, il y a le narrateur. Il se tient légèrement en retrait, comme un témoin qui commenterait à mi-voix. Il utilise parfois un « on » qui englobe le lecteur, l’entraîne, le fait complice. Ce dispositif très simple crée une intimité immédiate. On a l’impression d’être assis à côté de quelqu’un qui raconte bien, et qui sait exactement quand s’arrêter.
Émile Zatopek : la Locomotive humaine
Le surnom lui colle à la peau : la Locomotive humaine. Il dit tout du personnage — la puissance mécanique, le bruit, l’impression d’une machine lancée qu’on ne peut pas arrêter. Zatopek fut l’un des plus grands coureurs de fond du vingtième siècle, et son exploit le plus célèbre reste le triple titre olympique conquis à Helsinki en 1952 sur 5 000 mètres, 10 000 mètres et marathon — un cumul que personne n’a répété depuis.
Ce qui rend cette performance encore plus étonnante, c’est que le marathon était alors pour lui une distance nouvelle. Le livre d’Echenoz raconte cet épisode avec une gourmandise évidente : l’homme qui découvre la course sur route en la gagnant.
Zatopek a aussi laissé une trace dans la manière même de s’entraîner. Il a poussé très loin le principe des répétitions fractionnées, enchaînant des séries d’efforts courts et rapides dans des volumes que ses contemporains jugeaient déraisonnables. Ce que l’on appelle aujourd’hui l’entraînement par intervalles doit beaucoup à cette obstination de laboratoire menée sur son propre corps.
La suite de sa vie est plus sombre, et le livre ne la masque pas. Le héros national devient encombrant quand il prend, en 1968, le parti de la libéralisation du Printemps de Prague. Après l’intervention militaire qui y met fin, il est écarté et privé de sa position. C’est le dernier mouvement du livre, et le plus amer : un homme que rien n’avait pu épuiser sur une piste, et qu’un régime met à terre sans effort.
Fiche du livre
Courir, de Jean Echenoz, a paru en 2008 aux éditions de Minuit — la maison où l’auteur publie depuis ses débuts. C’est un roman court, qu’on lit en une soirée, et qui appartient à une série de récits consacrés par Echenoz à des figures réelles du vingtième siècle : il avait publié auparavant un livre sur le compositeur Maurice Ravel. Des vies différentes, une même forme d’obsession.
Faut-il aimer le sport pour y entrer ? Non, et c’est ma conviction après l’avoir refermé. Echenoz n’est pas un écrivain de stade, et cela se sent. Il aborde la course comme un phénomène étrange, presque anthropologique, et son regard de néophyte est précisément ce qui rend le livre lisible par des gens qui n’ont jamais regardé un 10 000 mètres de leur vie. À l’inverse, un amateur d’athlétisme y trouvera peut-être trop peu de détails techniques.
Je le conseillerais volontiers à qui veut découvrir Echenoz sans se lancer dans ses romans les plus retors. C’est une porte d’entrée douce, brève, et parfaitement représentative de sa manière. Et je le conseillerais aussi à ceux qui s’intéressent à l’Europe de l’Est d’après-guerre : le livre n’est pas un essai historique, mais il fait sentir, par petites touches, ce que signifiait être un héros dans un pays qui possédait ses héros.
Ma note : 4/5. Un point en moins pour sa brièveté, qui m’a laissée sur ma faim — mais c’est un reproche que je fais rarement à un livre, et c’est peut-être le plus beau compliment.
