Manuscrits et archives russes à Paris : entretien avec une bibliothécaire

Au-delà des librairies russes de Paris, une bibliothécaire spécialisée dans les fonds slaves nous ouvre les portes de la BULAC, de la BnF et de la Bibliothèque Tourgueniev : où consulter manuscrits, livres anciens et archives de l'émigration russe.
Sophie Marchenko, bibliothécaire spécialisée dans les fonds slaves, dans une salle de lecture patrimoniale à Paris

unerusseaparis.fr est allé à la rencontre d’une figure précieuse pour tous les amoureux de la culture russe à Paris. Sophie Marchenko, bibliothécaire spécialisée dans les fonds slaves, nous ouvre les portes de son expertise pour explorer les trésors méconnus de la capitale : les manuscrits, livres anciens et archives russes, loin des circuits commerciaux. Un voyage au cœur du patrimoine écrit russo-parisien, avec Claire Dubreuil.

Sophie Marchenko, bibliothécaire spécialisée dans les fonds slaves à Paris
Sophie Marchenko
Bibliothécaire spécialisée dans les fonds slaves
Expérience combinée en bibliothèque universitaire et en bibliothèque patrimoniale russe à Paris. Accompagne étudiants, chercheurs et curieux dans leurs recherches sur le patrimoine écrit russe et slave.

Au-delà des librairies : comprendre la vocation des bibliothèques de recherche

Claire Dubreuil : Beaucoup de nos lecteurs connaissent les librairies russes de Paris pour l'achat de livres contemporains ou de classiques. Mais pour qui s'intéresse aux manuscrits, aux éditions rares ou aux archives, la démarche est-elle la même ? Pourquoi une bibliothèque de recherche est-elle fondamentalement différente d'une librairie commerciale ?
Sophie Marchenko : Non, la démarche n'est absolument pas la même, et il est crucial de comprendre cette distinction dès le départ. Une librairie, qu'elle soit spécialisée ou non, est un commerce. On y va pour acheter un livre, une édition courante ou même parfois une réédition d'un classique, que l'on emporte chez soi. Les fonds y sont renouvelés, axés sur la vente et souvent sur l'actualité éditoriale ou les grands succès.

Une bibliothèque de recherche, en revanche, est un lieu de conservation, d’étude et de consultation. Sa mission est de collecter, préserver et rendre accessibles des documents — livres, manuscrits, périodiques, archives, cartes, estampes — pour les générations actuelles et futures. Ces documents sont souvent précieux, rares, fragiles, voire uniques. Ils ne sont pas destinés à la vente. On ne peut pas les « acquérir » au sens commercial du terme, mais on peut les consulter sur place, dans des conditions spécifiques, pour un travail de recherche, une étude approfondie, ou simplement par curiosité intellectuelle et patrimoniale.

C’est dans ces institutions que l’on trouve les véritables trésors : des éditions originales, des ouvrages censurés, des correspondances d’écrivains, des journaux intimes d’émigrés, des manuscrits enluminés. Des documents qui, s’ils étaient mis en vente, atteindraient des sommes astronomiques, quand ils ne sont pas tout simplement inestimables. La différence est donc fondamentale : l’une est un espace d’échange commercial, l’autre est un lieu de conservation et de mémoire, offrant un accès privilégié à des pièces uniques.

Notre guide des librairies russes de Paris reste la meilleure ressource pour l’achat de livres — cet entretien explore un tout autre circuit, celui de la conservation patrimoniale.

La BULAC : le carrefour universitaire des langues et des savoirs slaves

Claire Dubreuil : Pour un étudiant ou un chercheur en études slaves, quelle place occupe la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (BULAC) à Paris ? Et quels types de fonds russes peut-on y trouver ?
Sophie Marchenko : La BULAC est une institution incontournable pour les études slaves en France, et même au-delà. C'est la bibliothèque de référence pour toutes les langues et civilisations non occidentales, et les fonds slaves y sont exceptionnellement riches et variés. Sa vocation est principalement académique : elle soutient l'enseignement et la recherche en langues, littératures, histoires et civilisations de l'Europe de l'Est, de la Russie et de l'Asie centrale.

Ce qui rend la BULAC si précieuse, c’est l’ampleur de ses collections. On y trouve une vaste gamme de documents allant des ouvrages de référence aux monographies spécialisées, en passant par des collections de périodiques russes, des thèses, et des ressources numériques. Les fonds couvrent toutes les périodes, de la Russie kiévienne à la période contemporaine, avec un accent particulier sur la littérature, l’histoire, la linguistique, l’art et la pensée philosophique.

La majeure partie des documents est en libre accès pour les ouvrages les plus récents et les périodiques, ce qui facilite grandement la recherche. Pour les documents plus anciens ou rares, ils sont conservés en magasin et consultables en salle de lecture. L’accès est généralement ouvert à tous, avec une carte de lecteur souvent gratuite pour les étudiants et chercheurs.

La Bibliothèque nationale de France : trésors historiques et accès numérique via Gallica

Claire Dubreuil : La Bibliothèque nationale de France est un autre monument, mais ses fonds sont si vastes. Où doit-on se diriger spécifiquement pour les documents russes ? On entend aussi beaucoup parler de Gallica, son portail numérique.
Sophie Marchenko : La BnF est en effet la bibliothèque patrimoniale par excellence en France. Pour les fonds russes, le site Richelieu est souvent la destination privilégiée. C'est là que sont conservés les départements des Manuscrits, des Estampes et de la Photographie, de la Musique, et des Arts du spectacle. C'est à Richelieu que vous trouverez les trésors historiques : manuscrits médiévaux slaves, éditions rares des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, correspondances d'écrivains russes ayant séjourné en France, partitions musicales originales, cartes anciennes de l'Empire russe.

Ce qui distingue la BnF, c’est sa mission de dépôt légal et son statut d’héritière de collections royales. Cela signifie qu’elle possède des documents d’une rareté historique inestimable. C’est un lieu où l’on touche l’histoire de près, en respectant bien sûr des règles de consultation très strictes pour la préservation des œuvres.

Quant à Gallica, c’est une ressource formidable. C’est la bibliothèque numérique de la BnF et de ses partenaires. Une part considérable de ses fonds patrimoniaux, y compris de nombreux documents russes, a été numérisée et est accessible gratuitement en ligne. Pour un étudiant en master de littérature russe qui chercherait des éditions originales de poètes symbolistes du début du XXe siècle, Gallica peut offrir un premier aperçu précieux avant de demander la consultation des originaux à Richelieu.

Salle de lecture patrimoniale avec manuscrits anciens et étagères de livres reliés

La Bibliothèque Tourgueniev : mémoire vivante de l’émigration russe

Claire Dubreuil : Paris a été, et reste, un refuge pour plusieurs vagues d'émigration russe. La Bibliothèque russe Tourgueniev est emblématique de cette histoire. Pourriez-vous nous en dire plus sur son origine et son rôle pour les archives de l'émigration ?
Sophie Marchenko : La Bibliothèque Tourgueniev est un lieu d'une importance capitale pour la diaspora russe et pour l'histoire des Russes en France. Fondée en 1875 par des émigrés russes, elle porte le nom d'Ivan Tourgueniev, qui fut l'un de ses premiers bienfaiteurs. C'est la plus ancienne bibliothèque russe en dehors de la Russie, et elle a toujours eu pour vocation de servir de centre culturel et intellectuel pour la communauté russe de Paris.

Elle est bien plus qu’une simple bibliothèque ; c’est un véritable lieu de mémoire de l’émigration russe. Ses collections reflètent l’histoire complexe de différentes vagues d’émigration, de la fin du XIXe siècle aux exils post-révolutionnaires de 1917, en passant par les périodes soviétique et post-soviétique. On y trouve des fonds sur la première vague d’émigration russe des années 1920 : journaux et revues publiés par des émigrés, correspondances privées, archives d’associations russes parisiennes, manuscrits d’écrivains et d’intellectuels ayant trouvé refuge en France.

Pour un généalogiste cherchant des traces de ses ancêtres ayant fui la Révolution, ou un historien étudiant la vie intellectuelle de la diaspora, la Tourgueniev est une ressource précieuse. Elle offre un aperçu intime de ce que signifiait être Russe à Paris au XXe siècle.

Accès et conditions de consultation : s’y retrouver dans les démarches

Claire Dubreuil : Ces institutions regorgent de trésors, mais l'accès peut sembler intimidant. Quelles sont les conditions générales pour consulter ces fonds ? Faut-il être un chercheur confirmé, ou un simple curieux peut-il aussi y trouver son compte ?
Sophie Marchenko : L'accès à ces bibliothèques est bien plus ouvert qu'il n'y paraît, même si des règles spécifiques s'appliquent.

Pour la BULAC, l’accès est très large : étudiants, chercheurs, enseignants, mais aussi toute personne justifiant d’un besoin de documentation peuvent s’inscrire. La carte est souvent gratuite pour les étudiants et chercheurs rattachés à des établissements partenaires.

Pour la BnF, le site Richelieu requiert une carte de recherche délivrée sur justification d’un travail de recherche universitaire, professionnel ou personnel approfondi. Il faut généralement présenter une pièce d’identité et un justificatif de recherche. Certaines salles peuvent être accessibles avec une carte « lecture/culture » plus générale, mais pour les manuscrits et livres rares, la carte de recherche est indispensable.

Pour la Bibliothèque Tourgueniev, son statut est différent : c’est une association privée. L’accès est souvent possible via une adhésion annuelle qui soutient son fonctionnement et permet d’accéder à ses collections. Les conditions sont généralement plus souples et l’accueil très chaleureux, mais il est toujours recommandé de consulter leur site web ou de les contacter avant une première visite.

Dans tous les cas, la consultation des documents rares ou anciens se fait sur place uniquement, dans des salles dédiées, avec des règles strictes. Je recommande toujours de consulter les sites web officiels de chaque institution avant votre visite pour vérifier les horaires, les modalités d’inscription et les procédures de réservation des documents.

Conseil pratique pour votre première visite

  1. Consultez le site web de l’institution pour les horaires, conditions d’accès et modalités d’inscription.
  2. Recherchez les documents souhaités dans leur catalogue en ligne. Notez les cotes précises.
  3. Préparez les justificatifs nécessaires (pièce d’identité, justificatif de domicile, lettre de recherche si besoin).
  4. Prévoyez un sac léger : les objets personnels sont souvent à déposer en consigne.

Panorama des institutions : une cartographie des fonds russes à Paris

Claire Dubreuil : Pourriez-vous nous offrir une cartographie simplifiée de ces trois institutions majeures pour les fonds russes ?
Sophie Marchenko : Absolument. Chaque institution a sa propre vocation, ce qui rend la richesse des fonds russes à Paris si complémentaire.
InstitutionVocation principaleFonds russes prédominantsPublic cibleAccès numérique notoire
BULACRecherche et enseignement universitairesOuvrages académiques, périodiques, thèses (littérature, histoire, linguistique)Étudiants, chercheurs, public intéresséRessources électroniques, bases spécialisées
BnF (site Richelieu)Conservation du patrimoine nationalManuscrits, éditions rares, fonds d’archives historiques, cartes, partitionsChercheurs, historiens, bibliophilesGallica (millions de documents numérisés)
Bibliothèque TourguenievMémoire de l’émigration russeArchives de l’émigration : correspondances, journaux, manuscrits d’écrivains émigrésHistoriens, généalogistes, descendants d’émigrésCatalogue en ligne, numérisations propres

On peut commencer sa recherche à la BULAC pour une vue d’ensemble académique, approfondir un point historique à la BnF avec des documents originaux, et explorer l’histoire sociale de l’émigration à la Tourgueniev.

Au-delà des livres : les archives et la généalogie de l’émigration

Claire Dubreuil : Vous avez évoqué les archives de la première vague d'émigration russe des années 1920. C'est un sujet qui passionne beaucoup de nos lecteurs, souvent à la recherche de leurs propres racines. Comment ces archives sont-elles préservées et accessibles ?
Sophie Marchenko : Les archives de la première vague d'émigration russe sont d'une grande richesse et d'une valeur humaine importante. Après la Révolution de 1917 et la Guerre civile, des centaines de milliers de Russes ont fui leur pays, beaucoup s'installant à Paris. Ces émigrés ont créé des associations, des journaux, des maisons d'édition, des écoles, des églises, et ont laissé derrière eux une quantité considérable de documents.

La Bibliothèque Tourgueniev est le fer de lance de la conservation de ces fonds. Elle abrite des collections privées d’individus (journalistes, écrivains, militaires), des archives d’organisations émigrées, des correspondances, des manuscrits littéraires, des coupures de presse, des photographies.

Mais la Tourgueniev n’est pas la seule. La BnF, notamment au département des Manuscrits et à la Réserve des livres rares, possède également des fonds d’archives d’écrivains russes ayant eu des liens forts avec la France — je pense à des figures comme Ivan Bounine, Marina Tsvetaeva ou Boris Zaïtsev. Leurs papiers personnels, leurs correspondances avec des figures françaises, leurs manuscrits de travail peuvent s’y trouver.

L’accès à ces archives se fait toujours sur place. Pour la généalogie, c’est un travail de patience : il faut souvent croiser les informations, partir d’un nom, d’une adresse, d’une association connue, puis plonger dans les inventaires et catalogues.

  • Consultez les inventaires et catalogues en ligne : beaucoup d’institutions mettent en ligne des descriptions détaillées de leurs fonds d’archives.
  • Familiarisez-vous avec les outils de recherche spécifiques : certains sites spécialisés en généalogie ou en histoire de l’émigration russe orientent vers des fonds d’archives.
  • Contactez les institutions directement : le personnel est souvent d’une aide précieuse pour orienter les recherches sur les fonds d’archives.

Correspondances et documents d'archives de l'émigration russe conservés dans des boîtes patrimoniales

Une invitation à l’exploration

Claire Dubreuil : Sophie, vous nous avez montré la richesse insoupçonnée du patrimoine russe à Paris. Un dernier mot pour nos lecteurs ?
Sophie Marchenko : Mon dernier mot serait une invitation à franchir les portes de ces institutions. Paris est une ville unique pour la culture russe, non seulement par sa diaspora vivante, mais aussi par la richesse de son patrimoine écrit. Ces bibliothèques ne sont pas de simples dépôts de livres ; ce sont des lieux vivants, des ponts entre les cultures et les époques.

N’hésitez pas à vous lancer : préparez votre visite, explorez les catalogues en ligne, laissez-vous guider par votre curiosité. Vous pourriez y découvrir bien plus qu’un simple document — une part d’histoire, de pensée, et peut-être même une parcelle de votre propre héritage.

Cette curiosité pour le patrimoine écrit trouve un écho vivant dans les salles de spectacle et de concert : pour prolonger l’exploration au-delà des rayonnages, on peut suivre l’histoire de compositeurs russes qui ont eux aussi traversé la censure et l’exil, autre facette de ce même patrimoine slave conservé et transmis à Paris.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre une bibliothèque de recherche et une librairie russe à Paris ?

Une librairie est un commerce où l'on achète des livres pour les emporter. Une bibliothèque de recherche est un lieu de conservation où l'on consulte sur place des documents rares, anciens ou uniques (manuscrits, archives, éditions originales) qui ne sont pas destinés à la vente, dans des conditions de conservation strictes.

Qu'est-ce que la BULAC et que peut-on y trouver sur la Russie ?

La BULAC (Bibliothèque universitaire des langues et civilisations) est la bibliothèque de référence en France pour les langues et civilisations non occidentales. Son fonds slave couvre toutes les périodes de l'histoire russe : littérature, histoire, linguistique, philosophie. L'accès est généralement ouvert avec une carte de lecteur, souvent gratuite pour les étudiants.

Qu'est-ce que la Bibliothèque russe Tourgueniev ?

Fondée en 1875 par des émigrés russes et nommée en hommage à Ivan Tourgueniev, c'est la plus ancienne bibliothèque russe hors de Russie. Elle conserve des fonds uniques sur l'émigration russe en France, notamment la première vague des années 1920 : correspondances, journaux, archives d'associations et manuscrits d'écrivains exilés.

Comment consulter les fonds russes de la BnF ?

Pour les documents patrimoniaux russes (manuscrits, éditions rares, cartes anciennes), le site Richelieu de la BnF est la destination privilégiée. Une carte de recherche est requise, délivrée sur justification d'un travail de recherche. Une part importante des fonds est aussi accessible gratuitement en ligne via Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF.

Faut-il être chercheur pour consulter ces bibliothèques patrimoniales ?

Non, l'accès est plus ouvert qu'il n'y paraît. La BULAC accueille toute personne justifiant d'un besoin de documentation. La Bibliothèque Tourgueniev fonctionne par adhésion, avec un accueil chaleureux pour les curieux comme pour les chercheurs. Seule la BnF-Richelieu demande un justificatif de recherche pour les documents les plus rares.