Choc culturel et adaptation des Russes à Paris : entretien psychologue

Le choc culturel est un phénomène normal et documenté, pas une faiblesse. Entretien avec une psychologue clinicienne sur les phases de l'adaptation, les difficultés spécifiques des Russes qui s'installent à Paris, et les signes qui doivent alerter.
Dr Anna Volkova, psychologue clinicienne, dans son cabinet à Paris

S’installer à Paris peut être un projet désiré, préparé et pourtant déstabilisant. Le choc culturel n’est ni un manque de volonté ni une faiblesse personnelle : c’est un phénomène bien documenté en psychologie interculturelle, lié à la perte de repères familiers et à l’apprentissage progressif d’un nouvel environnement.

Pour mieux comprendre ce qui se joue dans les premiers mois — parfois les premières années — d’une expatriation, Marion Lefebvre a rencontré la Dr Anna Volkova, psychologue clinicienne, qui accompagne notamment des patients russophones installés à Paris.

Dr Anna Volkova, psychologue clinicienne à Paris
Dr Anna Volkova
Psychologue clinicienne
Accompagne depuis plusieurs années des patients russophones installés à Paris dans leurs parcours d'adaptation et d'expatriation.

« Le choc culturel est une réponse normale à un changement profond »

Marion Lefebvre : Quand on parle de choc culturel, de quoi parle-t-on exactement ?
Dr Anna Volkova : Le terme peut sembler un peu dramatique, mais il désigne une réalité très courante. Lorsqu'une personne change de pays, elle ne change pas seulement d'adresse ou de langue : elle perd, au moins temporairement, une multitude de repères invisibles. Comment demander un renseignement, interpréter un silence, prendre rendez-vous, comprendre une plaisanterie, savoir ce qui est attendu à l'école ou au travail : tous ces gestes auparavant automatiques demandent soudain un effort.

Le choc culturel est donc une réponse d’adaptation à un environnement nouveau. Il peut se manifester par de la fatigue, de l’irritabilité, une impression de ne pas être à sa place, de la nostalgie ou encore une hypersensibilité aux petits obstacles du quotidien. Cela ne signifie pas que l’installation est un échec. Au contraire, reconnaître cette phase permet souvent de s’y orienter avec davantage de douceur.

Marion Lefebvre : Est-il possible de ressentir ce choc même lorsque l'on rêvait de vivre à Paris ?
Dr Anna Volkova : Oui, tout à fait. Le désir d'expatriation et la difficulté de l'expatriation peuvent coexister. Une personne peut aimer Paris, avoir choisi de venir, apprécier certains aspects de sa nouvelle vie et souffrir malgré tout de solitude, de lenteurs administratives ou de l'impression de ne plus maîtriser les codes. Ces sentiments ne s'annulent pas. Ils racontent simplement la complexité d'un changement important.

Les quatre phases du choc culturel selon Kalervo Oberg

Marion Lefebvre : Existe-t-il des étapes typiques dans ce processus ?
Dr Anna Volkova : Le chercheur Kalervo Oberg a proposé, dès la seconde moitié du XXe siècle, un modèle en quatre phases qui reste très utile pour mettre des mots sur certaines expériences. Il ne faut pas le lire comme un calendrier rigide : les phases peuvent se chevaucher, revenir après un événement stressant ou ne pas être vécues avec la même intensité selon les personnes. Mais ce cadre aide à comprendre que l'adaptation est rarement linéaire.
PhaseDurée approximativeManifestations fréquentes
Lune de mielQuelques semaines à plusieurs moisCuriosité, enthousiasme, découverte, idéalisation possible du nouveau pays
Crise ou chocVariable, souvent après les premiers moisFatigue, frustration, nostalgie, incompréhensions, sentiment d’être étranger
AjustementPlusieurs mois, parfois davantageAcquisition de routines, progrès linguistiques, meilleure lecture des codes
AdaptationProgressive et durableSentiment de compétence, identité plus plurielle, capacité à naviguer entre plusieurs univers
Marion Lefebvre : La phase de « lune de miel » peut-elle être trompeuse ?
Dr Anna Volkova : Elle peut surtout donner l'impression que tout sera facile. Les premières semaines sont parfois portées par l'énergie du projet : on visite, on découvre les quartiers, on apprécie l'architecture, les cafés, les musées. Puis arrivent des éléments plus ordinaires et plus exigeants : les démarches, la recherche d'emploi, le logement, la scolarité des enfants, les relations professionnelles.

Ce passage vers une phase de crise est souvent mal interprété. Certaines personnes se disent : « J’ai fait une erreur » ou « Je devrais être heureuse, alors pourquoi est-ce si difficile ? » Or il s’agit fréquemment d’un moment normal de réajustement. Les difficultés deviennent visibles lorsque l’élan de la nouveauté laisse place à la réalité quotidienne.

Langue, administration et codes sociaux : les défis d’une installation à Paris

Marion Lefebvre : Quelles difficultés rencontrent plus particulièrement les personnes russophones qui s'installent à Paris ?
Dr Anna Volkova : Il faut rester prudent : il n'existe pas une seule expérience « russe » ou « russophone ». Les parcours diffèrent selon l'âge, le niveau de français, la situation professionnelle, l'histoire familiale, les raisons du départ et le statut administratif. Mais certains thèmes reviennent souvent.

La langue est l’un des premiers. Même une personne ayant étudié le français peut se sentir déstabilisée par le rythme des conversations, les accents, les implicites ou le vocabulaire administratif. Parler une langue étrangère dans une situation sociale agréable n’est pas la même chose que la parler au téléphone avec une assurance, à l’école ou face à une administration.

Il y a aussi ce que j’appellerais une forme de distance administrative. Les démarches françaises sont parfois perçues comme fragmentées, longues ou peu lisibles, notamment lorsque plusieurs interlocuteurs sont impliqués. Ce sentiment de ne pas savoir à qui s’adresser peut réveiller une impression d’impuissance, surtout au début.

Marion Lefebvre : Les différences de communication jouent-elles aussi un rôle ?
Dr Anna Volkova : Beaucoup. Mais il est essentiel de ne pas les réduire à des clichés. Dans toute culture, les pratiques varient selon les générations, les milieux professionnels, les régions et les personnalités. Cela dit, certaines personnes russophones découvrent à Paris des façons de formuler les désaccords, les demandes ou les refus qui leur paraissent plus indirectes, plus codifiées ou plus dépendantes du contexte.

À l’inverse, certains Français peuvent percevoir une parole plus concise ou plus directe comme une forme de distance, alors qu’elle peut simplement correspondre à une autre habitude de communication. L’humour est également une zone sensible : une référence, une ironie ou une autodérision ne circulent pas toujours facilement d’une langue à l’autre.

Les rapports à la hiérarchie peuvent aussi demander du temps. L’enjeu n’est pas de décider qu’une manière est meilleure qu’une autre, mais d’apprendre à observer le contexte et à élargir son répertoire relationnel.

Silhouette pensive devant une fenêtre parisienne, ambiance de réflexion et d'introspection

L’isolement : une difficulté discrète, souvent sous-estimée

Marion Lefebvre : Vous évoquez souvent l'isolement. Pourquoi est-il si fréquent au début d'une expatriation ?
Dr Anna Volkova : Parce que beaucoup de liens qui soutenaient la personne avant son départ ne sont plus accessibles de la même façon. Les proches sont loin, les conversations spontanées diminuent, les habitudes collectives disparaissent. À Paris, on peut être entouré de monde et se sentir très seul. La ville est dense, mais l'intégration sociale ne se fait pas automatiquement.

Prenons l’exemple d’une jeune femme russe arrivée il y a six mois pour rejoindre son compagnon. Elle suit des cours de français, mais passe ses journées seule pendant qu’il travaille. Elle connaît Paris, elle a visité de nombreux lieux, mais elle n’a pas encore de relation avec qui appeler spontanément pour boire un café ou parler de sa journée. Elle peut alors conclure, à tort, qu’elle « n’est pas faite pour vivre ici ». En réalité, elle traverse peut-être une période où le réseau social n’a pas encore eu le temps de se reconstruire.

Marion Lefebvre : Les réseaux russophones peuvent-ils aider ?
Dr Anna Volkova : Ils peuvent être très précieux. Entendre sa langue maternelle, partager des informations concrètes, rencontrer des personnes qui connaissent les mêmes démarches ou les mêmes hésitations apporte souvent un soulagement réel. Les associations, groupes culturels, rencontres de quartier, activités artistiques ou réseaux de parents peuvent jouer ce rôle.

Il est utile, toutefois, de ne pas opposer réseau russophone et ouverture vers la société française. Les deux peuvent se compléter. Un cercle où l’on se sent compris peut donner la sécurité nécessaire pour oser ensuite des liens dans d’autres espaces : cours, travail, bénévolat, sport, école des enfants ou voisinage.

Apprendre à habiter plusieurs identités

Marion Lefebvre : Certaines personnes ont peur de « perdre » leur identité en s'adaptant. Est-ce une inquiétude fréquente ?
Dr Anna Volkova : Oui, et elle est très légitime. L'adaptation n'est pas l'effacement de soi. Il ne s'agit pas de devenir quelqu'un d'autre, ni de renoncer à sa langue, à son histoire familiale, à ses goûts ou à sa manière d'être. Une installation durable peut conduire à une identité plus complexe, plus plurielle : on conserve des repères anciens tout en en acquérant de nouveaux.

Il peut y avoir des moments ambivalents. Une personne se sentira peut-être trop « étrangère » en France et, lors d’un retour en Russie ou dans son pays d’origine, légèrement changée aussi. Cette impression d’être entre plusieurs mondes peut être inconfortable, mais elle peut également devenir une ressource : celle de pouvoir comprendre plusieurs cadres de référence.

Marion Lefebvre : Comment favoriser cette adaptation sans se mettre une pression excessive ?
Dr Anna Volkova : Il est souvent utile de viser des objectifs concrets et modestes : apprendre à faire une démarche de façon autonome, avoir une conversation régulière en français, trouver une activité récurrente, repérer un lieu où l'on se sent bien. L'adaptation se construit davantage par les routines que par les grandes décisions.

Il faut aussi accepter que la fatigue linguistique existe. Passer une journée entière à décoder une langue étrangère peut être épuisant. Préserver des espaces où l’on peut lire, écouter ou parler russe n’est pas un recul : cela peut être une manière de se ressourcer.

Quand la souffrance dépasse les difficultés ordinaires

Marion Lefebvre : À partir de quand est-il pertinent de consulter un professionnel ?
Dr Anna Volkova : Il n'y a pas de seuil universel. Consulter ne veut pas dire que la situation est grave ; cela peut être une façon de ne pas rester seul avec une difficulté qui s'installe. Un accompagnement psychologique peut aider à mettre du sens sur ce qui est vécu, à différencier le stress de l'adaptation d'une souffrance plus persistante, et à retrouver des points d'appui.

Certains signes méritent une attention particulière lorsqu’ils durent, s’intensifient ou entravent la vie quotidienne :

  • un repli social prolongé et la perte d’intérêt pour les activités habituelles ;
  • un épuisement qui ne s’améliore pas avec le repos ;
  • une anxiété persistante, notamment face aux tâches ordinaires ;
  • des troubles du sommeil répétés ;
  • des pleurs fréquents, une irritabilité importante ou un sentiment durable de découragement ;
  • des difficultés à travailler, à étudier, à s’occuper des enfants ou à maintenir les liens essentiels ;
  • des pensées de désespoir ou de mise en danger.

Repère pratique : quand envisager une consultation ? Si la souffrance dure plusieurs semaines, prend davantage de place ou empêche de fonctionner comme on le souhaiterait, parler à un psychologue, un médecin ou un autre professionnel de santé peut constituer une première étape utile. En cas de danger immédiat pour soi ou pour autrui, il convient de contacter sans délai les services d’urgence compétents. Chaque situation est singulière et mérite une évaluation personnalisée.

Marion Lefebvre : Le fait de consulter dans sa langue maternelle peut-il compter ?
Dr Anna Volkova : Pour certaines personnes, oui. La langue maternelle permet parfois d'accéder plus directement aux émotions, aux souvenirs et aux nuances. Pour d'autres, consulter en français peut faire partie du processus d'appropriation de leur nouvelle vie. Il n'y a pas de règle : l'essentiel est de se sentir suffisamment en confiance pour parler librement.

Famille russophone à Paris partageant un moment de lecture, transmission de la langue et des repères

Les familles : l’école, les enfants et le bilinguisme

Marion Lefebvre : Les familles avec enfants vivent-elles l'expatriation autrement ?
Dr Anna Volkova : Elles vivent souvent plusieurs adaptations simultanées. Les parents doivent comprendre le système scolaire, échanger avec les enseignants, gérer les documents, créer un réseau, parfois chercher un emploi, tout en soutenant les enfants dans leurs propres changements. Il est fréquent que les parents se préoccupent beaucoup de l'intégration scolaire et linguistique de leurs enfants, parfois au point d'oublier leur propre fatigue.

Les enfants peuvent apprendre le français rapidement dans certains contextes, mais cela ne signifie pas qu’ils ne ressentent rien. Ils peuvent avoir besoin de temps pour se faire des amis, comprendre les règles implicites de la cour de récréation ou exprimer une nostalgie qu’ils ne savent pas toujours nommer.

Marion Lefebvre : Comment aborder la question du bilinguisme ?
Dr Anna Volkova : Le bilinguisme peut être une grande richesse, à condition de ne pas en faire une performance. Dans une famille russophone installée à Paris, les parents peuvent décider de garder le russe à la maison, tandis que le français devient la langue de l'école et d'une partie de la vie sociale. Mais chaque organisation est différente : certaines familles alternent les langues, d'autres privilégient une langue selon les situations.

J’accompagne parfois des parents qui s’inquiètent parce que leurs enfants répondent en français alors qu’ils leur parlent russe. Prenons une famille arrivée à Paris avec deux enfants scolarisés en primaire. Les parents souhaitent préserver le russe, mais les enfants veulent parler français à table, parce que c’est la langue de leurs nouveaux amis. L’enjeu n’est pas de transformer chaque repas en exercice de correction. Il peut être plus apaisant de créer des moments vivants en russe : histoires, appels avec les grands-parents, cuisine, films, jeux, lectures ou vacances.

Le maintien de la langue d’origine soutient souvent les liens familiaux et l’accès à une histoire commune. En même temps, le français est indispensable à l’autonomie sociale et scolaire. Ces deux dimensions n’ont pas à être en concurrence.

Sortir de l’idée d’une adaptation « réussie » ou « ratée »

Marion Lefebvre : Que diriez-vous à une personne qui se compare à d'autres expatriés apparemment très à l'aise ?
Dr Anna Volkova : Je lui dirais que les trajectoires visibles sont rarement toute l'histoire. Certaines personnes semblent rapidement intégrées parce qu'elles ont déjà des proches sur place, un emploi francophone, une grande aisance linguistique ou une personnalité très tournée vers les rencontres. D'autres ont besoin de davantage de temps, sans que cela dise quoi que ce soit de leur valeur ou de leur capacité d'adaptation.

L’expatriation ne se mesure pas au nombre d’amis acquis en quelques mois ni à l’absence de nostalgie. Elle se construit dans le temps, avec des avancées, des retours en arrière et parfois des périodes de doute. Se donner le droit de demander de l’aide, de garder des liens avec son pays d’origine et de progresser à son rythme fait partie d’une installation durable.

Paris peut devenir un lieu d’ancrage sans exiger l’abandon de ce qui a été vécu ailleurs. Pour celles et ceux qui traversent une période de flottement, une première action concrète peut être de choisir un espace régulier — cours, activité culturelle, groupe de parents, association, consultation — où la rencontre ne repose pas uniquement sur le hasard.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le choc culturel et est-ce normal de le ressentir ?

Le choc culturel est une réponse d'adaptation normale et bien documentée en psychologie interculturelle à un changement d'environnement profond. Il peut se manifester par de la fatigue, de l'irritabilité, une impression de ne pas être à sa place ou de la nostalgie. Ce n'est ni une faiblesse ni un signe d'échec de l'installation.

Quelles sont les 4 phases du choc culturel ?

Le modèle de Kalervo Oberg distingue quatre phases : la lune de miel (curiosité et enthousiasme), la crise ou choc (fatigue, frustration, nostalgie), l'ajustement (acquisition de routines et progrès linguistiques) et l'adaptation (sentiment de compétence et identité plurielle). Ces phases peuvent se chevaucher et ne sont pas vécues de façon identique par tous.

Pourquoi l'isolement social est-il fréquent au début d'une expatriation ?

Parce que beaucoup de liens qui soutenaient la personne avant son départ ne sont plus accessibles de la même façon : proches loin, conversations spontanées réduites, habitudes collectives disparues. On peut être entouré de monde à Paris et se sentir très seul, le temps que le réseau social se reconstruise.

Quand faut-il consulter un professionnel face aux difficultés d'adaptation ?

Il n'existe pas de seuil universel, mais certains signes méritent attention lorsqu'ils durent ou s'intensifient : repli social prolongé, épuisement persistant, anxiété face aux tâches ordinaires, troubles du sommeil répétés, difficultés à fonctionner au quotidien. Si la souffrance dure plusieurs semaines, consulter un professionnel peut être une première étape utile.

Comment gérer le bilinguisme des enfants dans une famille russophone à Paris ?

Le bilinguisme est une richesse à condition de ne pas en faire une performance. Les familles peuvent garder le russe à la maison pendant que le français devient la langue de l'école. Il est conseillé de créer des moments vivants en russe (histoires, appels avec les grands-parents, films) plutôt que de corriger systématiquement les enfants qui répondent en français.