Musique tzigane et romance russe à Paris : entretien avec une musicienne

Entretien éditorial avec une musicienne spécialisée dans le répertoire russe et tzigane : romance russe (romans), romance tzigane (tsiganskiy romans), histoire des cabarets Schéhérazade et Raspoutine, et où entendre ce répertoire à Paris aujourd'hui (Aux Trois Violons, Sirba Octet, Ensemble Balalaïka, Chœur Znamenie).
Violoniste et guitariste jouant une romance russe dans un restaurant à l'ambiance feutrée

La romance russe, appelée romans, est une poésie mise en musique apparue au début du XIXe siècle. Sa cousine tzigane-russe, le tsiganskiy romans, s’est développée au contact des musiciens tsiganes employés par la noblesse russe. À Paris, ce répertoire s’écoute aujourd’hui dans certains restaurants musicaux, notamment Aux Trois Violons, ainsi qu’au fil des concerts du Sirba Octet ou de l’Ensemble Balalaïka. Le Chœur Znamenie explore, lui, un autre versant du chant russe : la tradition liturgique orthodoxe.

Entretien éditorial avec une musicienne spécialisée dans le répertoire russe et tzigane, active à Paris : histoire de la romance russe et tzigane, cabarets Schéhérazade et Raspoutine, et lieux actuels où entendre ce répertoire.

Une poésie chantée avant d’être une musique de cabaret

Une Russe à Paris — Qu’appelle-t-on exactement la romance russe ?

La musicienne — Le mot français « romance » peut prêter à confusion. Il ne désigne pas simplement une chanson sentimentale ni une musique d’ambiance associée à un restaurant russe. Le romans apparaît en Russie au début du XIXe siècle, dans le contexte du romantisme russe. Son principe essentiel est la mise en musique d’un texte poétique.

La voix porte donc un récit intérieur : une attente, une séparation, un souvenir, parfois une déclaration amoureuse qui n’a rien de léger. L’accompagnement doit soutenir le texte sans le recouvrir. Selon les versions, il peut être confié au piano, à la guitare ou à un petit ensemble. La qualité d’une interprétation ne se mesure pas au volume sonore. Elle tient à la diction, à la respiration et à la manière dont le chanteur laisse vivre les silences.

Cette origine poétique est le meilleur moyen de distinguer la romance russe d’une catégorie très large comme « musique russe ». Tchaïkovski, Moussorgski ou Rachmaninov appartiennent à l’histoire de la musique savante russe, mais toutes leurs œuvres ne sont évidemment pas des romances. À Paris, l’Ensemble Balalaïka, créé en 2010 par Micha Tcherkassky, interprète justement des pages de ces compositeurs ainsi que des chants traditionnels russes. Sa programmation permet d’entendre plusieurs traditions dans un même concert, sans qu’elles se confondent pour autant.

Tradition Origine ou cadre Éléments caractéristiques Exemple parisien documenté
Romance russe, romans Russie, début du XIXe siècle Poésie mise en musique, primauté du texte et de l’interprétation vocale Présente dans différents programmes consacrés au chant russe
Romance tzigane-russe, tsiganskiy romans Orchestres privés de la noblesse russe au XIXe siècle Chant expressif, guitare à sept cordes, violon, cymbalum selon les formations Répertoire russe et tzigane annoncé Aux Trois Violons
Musique classique russe Répertoire savant des compositeurs russes Œuvres instrumentales, orchestrales ou vocales écrites Ensemble Balalaïka ; concerts classiques programmés à Paris
Chant liturgique orthodoxe Tradition chorale religieuse Voix collectives, répertoire sacré, acoustique d’église Chœur russe de Paris Znamenie

Le tsiganskiy romans, une histoire russe et tzigane entremêlée

Une Russe à Paris — En quoi la romance tzigane-russe diffère-t-elle du romans classique ?

La musicienne — La romance tzigane-russe est issue d’une rencontre sociale et musicale bien précise. Au XIXe siècle, des musiciens tsiganes sont employés dans les orchestres privés de la noblesse russe. Ils s’approprient des mélodies et des textes, puis les transforment par leur façon de chanter, de phraser et d’accompagner la voix. Les instruments associés à cette histoire comprennent la guitare à sept cordes, le violon et le cymbalum.

Le tsiganskiy romans n’est donc pas une musique extérieure qui aurait simplement été importée en Russie. Il s’est formé dans un milieu russe, au contact d’interprètes tsiganes. C’est une tradition mêlée, avec ses codes et ses évolutions. L’interprétation peut être plus mobile, plus théâtrale aussi, mais il faut se méfier des caricatures. Jouer toujours plus vite ou chanter avec une intensité forcée ne suffit pas à rendre une romance « tzigane ».

Cette musique a également connu une rupture politique. Après la révolution, la romance tzigane a été interdite comme symbole impérialiste. Ce fait rappelle que le répertoire n’était pas considéré comme un simple divertissement : il restait lié aux salons aristocratiques et à l’ancien ordre social. Son histoire comporte donc une part d’effacement, de transformation et de transmission en dehors des cadres officiels.

À l’écoute, je conseille de prêter attention à quelques éléments :

  • la place réelle du poème et l’intelligibilité des paroles ;
  • le dialogue entre la voix et le violon, plutôt qu’une simple succession de solos ;
  • les changements de tempo, qui doivent servir le récit ;
  • le rôle de la guitare ou de l’accordéon dans la tension harmonique ;
  • la différence entre un chant traditionnel, une romance composée et une pièce instrumentale brillante.

L’étiquette « tzigane » est parfois employée de manière trop commode. Elle peut recouvrir une romance russe, une danse instrumentale, un arrangement de concert ou un numéro de cabaret. Le public gagne à demander ce qu’il écoute réellement. Cette curiosité n’enlève rien au plaisir ; elle lui donne davantage de profondeur.

Intérieur doré et velours rouge d'un ancien cabaret russe parisien
Le cabaret Schéhérazade, ouvert en 1928 rue de Liège, mêlait thèmes slaves, orientaux et tziganes dans un décor construit pour le public parisien.

Schéhérazade, miroir du Paris russe de l’entre-deux-guerres

Une Russe à Paris — Quel rôle les cabarets russes ont-ils joué à Paris ?

La musicienne — Ils ont offert un décor, une scène et une expérience complète autour de ces répertoires. Le cas de Schéhérazade est particulièrement parlant. Ce cabaret russe a été créé en 1928 au 3, rue de Liège. Les collections du Musée Carnavalet indiquent qu’il s’inspirait à la fois des Ballets russes de Diaghilev et de l’opéra Schéhérazade de Rimski-Korsakov. Son univers réunissait des thèmes slaves, orientaux et tziganes. L’établissement a fermé en 1950.

Schéhérazade montre que le cabaret ne se limitait pas à une programmation musicale. Il construisait un imaginaire de la Russie destiné au public parisien. Le décor, les costumes et les références à l’Orient participaient autant à la soirée que les chansons. Cela pouvait produire des rencontres artistiques fécondes, mais aussi brouiller les repères : un chant intime se retrouvait intégré à un spectacle chargé d’images exotiques.

La référence aux Ballets russes n’est pas anodine. Diaghilev avait profondément marqué la perception parisienne de la scène russe. Pour retrouver le sens des mots liés à cet univers, notre lexique du ballet russe en 40 termes offre un complément utile.

Il faut aussi entendre le mot « cabaret » dans son contexte. La romance pouvait y être chantée près des tables, sans la distance imposée par une grande salle de concert. Le rapport au public devenait direct. Une interprète devait parfois capter l’attention d’une salle bruyante, reprendre un refrain attendu, puis imposer soudain un moment de silence. Cette proximité a façonné une certaine mémoire parisienne du chant russe.

Ce modèle a toutefois un revers. À force d’associer la musique russe aux velours, aux nuits prolongées et aux silhouettes romanesques, on oublie la construction littéraire du romans. Schéhérazade est un témoin majeur de l’entre-deux-guerres, mais il ne résume ni la romance russe ni les traditions tsiganes de Russie.

Raspoutine : une chronologie souvent simplifiée

Une Russe à Paris — Peut-on placer Raspoutine dans la même histoire que Schéhérazade ?

La musicienne — Oui, si l’on parle d’une histoire longue des cabarets russes à Paris. Non, si l’on affirme que les deux établissements appartiennent à la même période. C’est une distinction nécessaire.

L’immeuble du Raspoutine, situé au 58, rue Bassano dans le 8e arrondissement, date de 1931 et a été conçu par Boileau et Besnard. Mais sa reconversion en cabaret russe intervient en 1965, sous l’impulsion d’Hélène Martini. Le décor est attribué à Erté. L’établissement a ensuite été fréquenté par des personnalités comme Serge Gainsbourg et Jane Birkin.

Le bâtiment relève donc de l’entre-deux-guerres, tandis que le cabaret russe documenté appartient à l’après-guerre. Présenter Raspoutine comme un cabaret russe ouvert dans les années 1930 effacerait cette chronologie. Schéhérazade naît en 1928 ; Raspoutine devient un cabaret russe en 1965.

Cette nuance raconte aussi une évolution. Avec Raspoutine, l’image du cabaret russe se prolonge dans le Paris nocturne de la seconde moitié du XXe siècle. Le lieu devient ensuite un club dans les années 2000. Les sources disponibles ne permettent pas de fixer une date précise de fermeture d’un supposé « Raspoutine originel » : mieux vaut parler de transformations successives que d’une rupture nette non documentée.

Aujourd’hui, Raspoutine conserve une puissance symbolique dans l’imaginaire parisien, mais il ne faut pas le présenter automatiquement comme un lieu actuel de référence pour écouter une soirée entière de romances russes. L’histoire du décor et celle de la programmation musicale ne se superposent pas toujours.

Où entendre de la musique russe et tzigane à Paris aujourd’hui ?

Une Russe à Paris — Existe-t-il encore un lieu où l’on puisse dîner en écoutant ce répertoire ?

La musicienne — L’adresse la plus directement associée à cette formule est Aux Trois Violons, rue Saint-Sébastien, dans le 11e arrondissement. Les informations disponibles mentionnent un trio de violonistes, accompagné selon les soirées par la balalaïka, la guitare ou l’accordéon. La musique commence à partir de 21 heures et le répertoire annoncé est russe et tzigane.

La cuisine participe à l’expérience, avec des plats tels que les zakouski, le bortsch ou les chachliks. Nous retrouvons ici le principe du restaurant musical : le public ne vient pas seulement assister à un concert frontal, il partage une soirée au cours de laquelle les musiciens circulent entre plusieurs atmosphères.

C’est probablement le cadre le plus proche de la mémoire des anciens cabarets, sans être leur copie. Une soirée de restaurant impose ses propres contraintes. On peut entendre une belle romance au milieu des conversations, puis une pièce instrumentale demandée par une table. Le programme n’a pas toujours la continuité d’un récital. Certains auditeurs apprécient cette spontanéité ; d’autres préféreront une salle silencieuse où le texte est donné dans son intégralité.

Avant de se déplacer, mieux vaut vérifier directement les horaires et la présence des musiciens. Une fiche d’adresse décrit une formule habituelle, mais la programmation d’un restaurant peut changer. Notre guide des quartiers russes et de leurs adresses à Paris permet aussi de replacer ce lieu dans une promenade plus large, au-delà de la seule soirée musicale.

Pour choisir son expérience, je proposerais cette méthode simple :

  • réserver Aux Trois Violons si l’on souhaite associer dîner et musique en direct ;
  • consulter les annonces du Sirba Octet pour un programme construit comme un véritable concert ;
  • surveiller les prestations de l’Ensemble Balalaïka si l’on recherche les timbres instrumentaux russes et le chant traditionnel ;
  • choisir le Chœur Znamenie pour découvrir la dimension liturgique du répertoire vocal russe ;
  • vérifier le programme exact plutôt que de se fier au seul mot « russe » dans le nom d’une soirée.

Paris n’offre pas, chaque semaine, une abondance de récitals exclusivement consacrés au tsiganskiy romans. Il existe plutôt plusieurs portes d’entrée. Cette dispersion demande un peu de recherche, mais elle évite aussi de réduire toute la musique russe à un cabaret permanent.

Du restaurant à la scène de concert

Une Russe à Paris — Quels ensembles faut-il suivre pour une écoute plus musicale que pittoresque ?

La musicienne — Le Sirba Octet constitue un repère majeur. Fondé en 2003 par Richard Schmoucler, il réunit des musiciens issus notamment de l’Orchestre de Paris et de l’Orchestre national de France. Son répertoire traverse les univers klezmer, yiddish, russe et tzigane. Cette diversité doit être comprise comme un projet artistique : le groupe ne prétend pas que toutes ces musiques sont identiques.

Sa discographie permet déjà de suivre son travail, avec A Yiddishe Mame en 2005, Tantz! en 2015, réédité par Deutsche Grammophon en 2017, puis Sirba Orchestra! en 2018. Les arrangements de concert changent la perception du répertoire. La précision d’un ensemble formé à la musique classique fait ressortir les contrechants, les ruptures rythmiques et la structure des morceaux. En revanche, l’atmosphère de table et l’improvisation propre à certaines soirées de cabaret passent au second plan. C’est un autre point de vue, pas une version supérieure par principe.

L’Ensemble Balalaïka propose une voie différente. Créé en 2010 par Micha Tcherkassky, il associe des œuvres de Tchaïkovski, Moussorgski et Rachmaninov à des chants traditionnels russes. Là encore, le contenu dépasse la romance. La balalaïka peut être le centre de l’écoute, alors que le romans repose d’abord sur l’alliance du poème et de la voix.

Pour suivre les grandes formations, les récitals et les programmes consacrés aux compositeurs russes, notre agenda des concerts classiques russes à Paris complète utilement la recherche. Il faut lire les distributions avec attention : la mention de Rachmaninov peut annoncer une œuvre chorale, un concerto ou une romance. Le nom du compositeur ne suffit pas à identifier le genre.

Le concert apporte aussi ce qui manque souvent au restaurant : un programme annoncé, un ordre réfléchi et parfois des notes permettant de comprendre l’origine des pièces. En contrepartie, une partition très arrangée peut perdre la fragilité d’une chanson transmise dans un cercle plus intime. Je ne crois pas qu’il faille choisir définitivement entre les deux formats. Ils révèlent des qualités différentes.

Musicienne jouant de la balalaïka lors d'un concert dans une salle parisienne
De la scène de concert au restaurant musical, plusieurs lieux parisiens perpétuent aujourd'hui, sous des formes différentes, l'esprit du répertoire russe et tzigane.

Ce qui a changé depuis l’âge d’or des cabarets

Une Russe à Paris — Diriez-vous que la musique russe et tzigane a perdu sa place à Paris ?

La musicienne — La forme historique a changé. Schéhérazade, ouvert en 1928 et fermé en 1950, appartenait à un Paris où le cabaret pouvait réunir décor, dîner, musique et spectacle sous une identité russe très affirmée. Raspoutine a prolongé cet imaginaire à partir de 1965, dans un autre contexte, avant sa transformation en club au cours des années 2000.

Aujourd’hui, les fonctions sont réparties entre différents lieux. Aux Trois Violons maintient la proximité du restaurant musical. Le Sirba Octet transporte plusieurs répertoires sur les scènes de concert. L’Ensemble Balalaïka relie les compositeurs russes aux chants traditionnels. Znamenie fait entendre la musique liturgique dans les églises parisiennes.

Ce qui subsiste de l’esprit du cabaret n’est donc pas un établissement unique. C’est un rapport direct entre les interprètes et le public, le goût du récit, la capacité d’une mélodie à changer l’atmosphère d’une salle. Ce qui a disparu, ou du moins s’est atténué, c’est la continuité d’un monde nocturne entièrement construit autour d’une Russie rêvée.

Je ne regrette pas tout de cet ancien modèle. Son pouvoir visuel était fort, mais il pouvait enfermer les musiciens dans une attente d’exotisme. La scène actuelle, plus fragmentée, permet parfois de mieux distinguer une romance russe d’une pièce tzigane, un arrangement du Sirba Octet d’un chant orthodoxe de Znamenie. Elle demande davantage d’attention au public. En échange, elle offre une écoute plus précise.

Pour prolonger cette écoute par le geste et la mise en scène, notre dossier sur les spectacles et cours de plyaska à Paris aborde un autre versant vivant de la culture populaire russe dans la capitale.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre romans et tsiganskiy romans ?

Le romans est une poésie mise en musique apparue en Russie au début du XIXe siècle. Le tsiganskiy romans s'est développé au XIXe siècle au contact des musiciens tsiganes employés dans les orchestres privés de la noblesse russe.

Où écouter de la musique russe et tzigane pendant un dîner à Paris ?

Aux Trois Violons, rue Saint-Sébastien dans le 11e arrondissement, annonce un répertoire russe et tzigane joué par des violonistes avec balalaïka, guitare ou accordéon. Il est recommandé de vérifier les horaires et la programmation avant de réserver.

Le Sirba Octet joue-t-il uniquement de la musique tzigane ?

Non. Fondé en 2003 par Richard Schmoucler, le Sirba Octet interprète des répertoires klezmer, yiddish, russe et tzigane dans des arrangements destinés à la scène de concert.

Le Chœur Znamenie chante-t-il des romances russes ?

Son répertoire documenté est principalement liturgique orthodoxe, avec notamment des œuvres de Gretchaninov et de Rachmaninov. Il donne régulièrement des concerts dans des églises parisiennes.

Raspoutine était-il déjà un cabaret russe dans les années 1930 ?

Non. L'immeuble de la rue Bassano date de 1931, mais sa transformation documentée en cabaret russe remonte à 1965, sous l'impulsion d'Hélène Martini. Schéhérazade, en revanche, a bien été créé pendant l'entre-deux-guerres, en 1928.