Grigory Sokolov: un souffle de génie au Théâtre des Champs-Elysées | Une Russe à Paris
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mercredi 21 novembre 2007

Grigory Sokolov: un souffle de génie au Théâtre des Champs-Elysées

Update 27/11/2008: retrouvez la critique du concert du 26 novembre 2008 au Théâtre des Champs-Elysées

Grigory Sokolov, un des plus grands pianistes des - allez - 30 dernières années, me bouleverse tous les automnes lorsqu'il vient donner un récital au Théâtre des Champs-Elysées. Vous ne le connaissez peut-être pas, car il est, de loin, un des artistes les plus modestes qui soient; le matraquage médiatique à la Hélène Grimaud ou autres Piotr Anderszewski lui est totalement étranger.

Dur de faire une critique d'un récital de piano tout en gardant le style "grand public" de ce blog... On me demande: "Pourquoi lui? Y a-t-il un classement des meilleurs pianistes dans le monde?" Et non, car la musique classique est un de ces domaines dont l'Olympe n'est accessible qu'avec l'accord des pairs... des musiciens donc. Et je n'en ai jamais rencontré un qui aurait nié le génie de Sokolov. On peut nier certains de ses choix, mais l'on ne peut pas lui nier le droit d'en faire...









Qu'est-ce qui le distingue des autres? Là, ça devient plus facile."La musique est un calcul secret de l'âme qui ignore qu'elle compte", dixit Leibniz. Sokolov est un des rares (sinon le seul) à avoir percé ce secret: chaque note chez lui est remplie de sens, chacune s'insère dans un dessein par lui imaginé, dans une sorte de carcasse mathématique d'où - oh miracle! - sort l'émotion. L'émotion, c'est justement ce quelque chose qui constitue la différence entre la mathématique et la musique. Ainsi, chez Sokolov, on entend parfaitement chacune des lignes mélodiques, chacune des voix (à un moment, si vous écoutez bien, vous avez l'impression que quatre personnes différentes jouent la même partition - et non, ce ne sont que dix doigts... et un cerveau digne d'Einstein). Et le plus fantastique, c'est que, quelle que soit l'oeuvre à laquelle il s'attaque, le résultat sera le même: vous l'entendrez comme si vous ne l'aviez jamais entendue auparavant. Il y révèle des nuances, des phrases, des intonations, une écriture que vous n'aviez pas soupçonnées avant. Cette approche ne fait pas toujours l'unanimité, certes. Mais je trouve qu'écouter Sokolov jouer (du Bach, surtout - mais c'est mon goût personnel), c'est aussi passionnant que lire un Agatha Christie, pour peu qu'on sache écouter aussi bien que l'on sait lire.

Hier soir donc, au Théâtre des Champs-Elysées, le programme était vraiment intéressant: la Sonate n° 19 en ut mineur D. 958 de Schubert en première partie, et 24 préludes op.28 de Chopin en deuxième. Pourquoi intéressant? Eh bien, Schubert a une drôle de réputation, c'est d'être ennuyeux. Superbe challenge donc pour Sokolov, qui en fait une oeuvre profonde, passionnante, bouleversante, loin des interprétations "lisses" que l'on peut en entendre d'habitude. Quant aux préludes de Chopin, dont Sokolov avait enregistré un CD chez Opus 111 en 1990, il en livre ici une nouvelle lecture. Présentés comme un cycle - une vie, on dirait - ils vivent et respirent comme un être humain, aussi différents et imparfaits que les moments que nous vivons. Certains nous contrarient, d'autres nous ravissent, mais tous sont touchés par la grâce d'un pianiste décidément pas comme les autres.