Désengagement d'Amos Gitaï | Une Russe à Paris
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vendredi 11 avril 2008

Désengagement d'Amos Gitaï

Encore un acte tout à fait remarquable (je fais dans l'héroïsme cette semaine!): pour une fois, je suis allée voir un film à sa sortie! A la séance de 22h un mercredi soir, qui plus est. Quand j'ai vu combien de cinémas passaient le nouveau film d'Amos Gitaï, je me suis dit qu'il ne va pas rester longtemps sur les écrans. D'Amos Gitaï, je n'ai vu que Kedma, autant dire que j'en suis encore à la découverte de ce réalisateur israélien surtout (re)connu à l'étranger.

Ce qui m'a poussé à voir ce film. Le premier paragraphe de la critique de Télérama: "Il y a toujours eu dans le cinéma d'Amos Gitaï de purs moments de grâce : on se souvient de la première scène de Free Zone, littéralement centrée sur le visage bouleversant de Natalie Portman ; celle de Désengagement est de la même eau. (...) Ça pourrait être un cliché, mais c'est magnifique."

L'histoire: le film s'articule en deux parties séparées; la première se passe à Avignon, où Ana et Uli, une sœur et son frère adoptif, pleurent (mais non, que dis-je, célèbrent? vivent?) la mort de leur père, personnage énigmatique et presque détestable. La deuxième commence avec leur départ pour Israël: Uli rejoint l'armée pour l'évacuation des colons de la bande de Gaza, Ana va y retrouver sa fille qu'elle n'a jamais vue.

En fait, il y a trois parties. La première, c'est le prologue - cette fameuse première scène dont parle le critique de Télérama. Dans un train qui remonte de l'Italie vers la France, Uli rencontre une femme palestinienne, ils se parlent, et, devant un douanier méfiant, se demandent: "Qui sommes-nous"? avant d'échanger un baiser fougueux entre deux wagons... Un long plan-séquence (la signature d'Amos Gitaï), qui pourrait exister en tant que court-métrage séparé tant il est abouti, maîtrisé, émouvant.

La partie avignonnaise qui suit reste la moins réussie du film: entièrement portée par une Juliette Binoche excentrique mais attirante, elle semble être faite d'une autre pâte. On y trouve quelques bribes de scénario et quelques rôles secondaires intéressants (Jeanne Moreau, exceptionnelle), mais aussi des choix plus discutables, comme celui d'intégrer Barbara Hendricks, une (autrefois) grande chanteuse, dans l'histoire. Honnêtement, je me demande ce qu'elle apporte, et surtout je ne comprends pas: pourquoi elle? Pourquoi, de toutes les chanteuses d'opéra, Amos Gitaï l'a choisie, elle? Je ne trouve pas.

Après cette césure, le film reprend avec le départ d'Ana et de Uli en Israël: là, on est fasciné par Uli (Liron Levo, incroyablement beau et convaincant), et on y retrouve le souffle du début. Une scène à retenir, que j'ai trouvée très "construite" mais d'une beauté extrême, est celle où Juliette Binoche erre dans le port désert, son châle beige noué et dénoué par le vent joueur. L'effet produit par cette scène ressemble à celui d'un feu de bois: vous pourriez le regarder pendant une éternité sans vous en lasser, tellement c'est hypnotisant.

Etrangement, c'est surtout la réalisation qui m'a marquée dans Désengagement, et non l'histoire, même si celle-ci ne manque pas d'intérêt et si l'évacuation de la bande de Gaza est racontée avec beaucoup de délicatesse et de justesse. Amos Gitaï a une façon de faire parler les visages qui m'émeut. Si Juliette Binoche reste un peu à part dans l'histoire, elle trouve pleinement sa place dans l'esthétique de Gitaï: on se demande si son visage a déjà été mieux mis en grâce au cinéma.

Faut-il voir ce film? Je dirais plutôt oui: déjà, parce que c'est à peu près le seul film indépendant recommandable à l'affiche, et surtout pour le plaisir de (re)découvrir un autre monde, et une façon différente de le voir.