Ciné: Le Grand Alibi de Pascal Bonitzer | Une Russe à Paris
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vendredi 2 mai 2008

Ciné: Le Grand Alibi de Pascal Bonitzer

Qu'a-t-on envie de voir un 1er mai, en ce jour du travail? Et bien, comme pour beaucoup de boeufs travailleurs qui ont courbé leur dos depuis lundi dans des endroits tristes et sans âme, le 1er mai fut pour moi l'occasion de prendre enfin tranquillement mon petit-déj en feuilletant mon Elle Le Débat, Le Débat bien sûr ("Moyen-Orient : l'engrenage des méprises") et de reposer et de divertir mon cerveau par des tâches autrement plus excitantes que celles dont je le charge au bureau. Hier soir, j'avais donc sur ma balance de sorties ciné "le nouveau Fassbinder, super premier film allemand sur la violence conjugale où c'est la meuf qui tape son mari de flic, tu verras c'est renversant" (j'ai nommé L'Un contre l'autre de Jan Bonny) et le "dernier Agatha Christie avec Pierre Arditi et plein d'autres acteurs, que si vous avez aimé L'Heure Zéro et ben vous aimerez aussi" (j'ai nommé Le Grand Alibi de Pascal Bonitzer, l'objet du présent post). Le problème avec le premier film (à voir quand même), c'est qu'avec ce genre d'oeuvres, il y a effectivement une chance que ce soit renversant, mais il y a aussi un énorme risque de passer un très mauvais moment. C'est un peu le fugu de la cinématographie (vous savez, ce poisson japonais qui, s'il n'est pas découpé correctement au microne près, provoque une grave intoxication dont vous avez 99,9% de chances de périr). Ne voulant pas périr au cinéma un jour de fête, mais aspirant simplement à un service minimum syndical cinématographique, j'ai donc préféré Le Grand Alibi.

Pourquoi? Et bien, parce que 1) j'adore Agatha Christie; 2) j'avais beaucoup aimé L'Heure Zéro, dernière écranisation en date d'un Agatha Christie; 3) les films dits "choraux" permettent, d'un côté, de revoir les vieux acteurs qu'on aime bien - Pierre Arditi, Miou Miou et Valéria Bruni-Tedeschi dans ce cas; et, d'autre part, de découvrir les nouveaux visages du cinéma français de demain.

L'histoire: un psychologue connu au charisme ravageur (Lambert Wilson - il faut aimer Lambert Wilson pour lui trouver un charisme ravageur, mais bon) est assassiné dans la maison d'un sénateur (Pierre Arditi). Ce n'est pas l'intrigue la mieux ficelée d'Agatha Christie, mais ça se regarde.

La réalisation. Il faut dire que Pascal Bonitzer, au départ, est un réalisateur classé "art et essai" (vous avez peut-être vu "Rien sur Robert" et "Petites coupures"). Il s'essaye ici dans un tout autre genre, mais y apporte ses outils habituels. L'inconvénient, c'est que l'intrigue se dilue en faisant place à un film psychologique, on commence à attacher beaucoup plus d'importance aux personnages et à la manière de les filmer, et à la limite on oublierait presque qu'il y a eu un meurtre. En même temps, si j'avais su que c'était Pascal Bonitzer qui avait adapté "Ne touchez pas la hâche" de Jacques Rivette, je m'en serais méfiée (voir ma critique du Rivette ici, vous comprendrez mieux pourquoi je dis ça). Le film ne devient dynamique que dans sa toute dernière partie (formidable, d'ailleurs), lors d'une course-poursuite sur les toits de Paris, une sorte de "Hitchcock dans le 11e arrondissement".

L'avantage, c'est que, en renonçant à privilégier l'intrigue, Bonitzer permet aux acteurs - même à de tout petits rôles - de se révéler pleinement. J'ai ainsi (re)découvert, pour mon plus grand plaisir, Mathieu Demy (que j'ai vu une seule fois, il y a plus de 10 ans, dans "Jeanne et le garçon formidable") - avec ses faux airs d'Yvan Attal; Céline Sallette, très intéressante et qui commence tout juste son chemin d'actrice après pas mal de petits rôles (voire de rôles de figurante) dans de très bons films, Anne Consigny, parfaite en blonde hitchokienne aux escarpins en daim noir (et dire que je l'avais complètement laissé passer dans "Le Scaphandre et le papillon"), Caterina Murino (c'est elle la superbe brune qui se laisse séduire par Daniel Craig dans Casino Royale et que l'on retrouve assassinée ensuite - toujours aussi belle, mais pas à l'aise en français), et enfin - et surtout - Agathe Bonitzer, la fille du réalisateur, que j'ai trouvé excellente (va savoir pourquoi, elle me rappelle Ludivine Sagnier dans "8 femmes"). C'est probablement celle dont je suivrai la carrière de plus près! Pour les autres, Arditi fait du Arditi, Bruni-Tedeschi fait du Bruni-Tedeschi (rien de nouveau sur ce plan-là, mais je les aime quand même), et Miou Miou innove dans un rôle d'hôtesse inquiète et sagement folichonne.

Faut-il aller voir ce film? Une sorte de compromis râté entre le polar classique et le film d'auteur, Le Grand Alibi n'en reste pas moins un film intéressant dont la réussite doit beaucoup aux acteurs. Vous voilà prévenus de ses défauts (n'y allez pas si vous cherchez de l'action ou une intrigue super tordue), et malgré ça, j'insiste, c'est un film plein de promesses dont certaines sont remplies avec beaucoup de talent.