(Livres) Vivre en russe de Georges Nivat | Une Russe à Paris
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vendredi 3 octobre 2008

(Livres) Vivre en russe de Georges Nivat

« Si j’ai aimé la Russie, c’est avant tout parce que j’ai aimé la langue russe », écrit Georges Nivat, un des plus grands slavistes au monde, à qui l’on doit, en France, la découverte de nombreux auteurs russes dont Soljenitsyne et André Bély. « Vivre en russe » clôt la trilogie qu’il consacra à la Russie.

Un étranger qui avoue modestement avoir lu Le Docteur Jivago « en manuscrit avant sa publication » est un prodige. Un prodige, car ces quelques mots – « Jivago », « lu », « manuscrit » - suffisent pour inspirer à n’importe quel Russe une admiration profonde pour celui qui les prononce. Tout d’abord, parce que rares furent les étrangers à avoir soulevé le rideau de fer qui séparait l’URSS du reste du monde dans les années 1950, auxquelles renvoie le roman de Pasternak. Plus rares encore furent ceux à qui un manuscrit de celui que l’on prénommait déjà « le classique » avait pu être confié avant sa publication. Le lecteur étranger qui découvre ainsi un chef-d’œuvre dont le monde ignore encore l’existence, et le découvre dans le texte – en russe – accomplit un exploit mythique qui, dans l’esprit russe, lui confère l’aura d’un aventurier-poète. Tel un Indiana Jones de la littérature, il découvre les trésors ensevelis de la langue russe jalousement gardés par les difficultés de la grammaire, les épreuves de l’orthographe, les énigmes de la poésie et les griffes de la censure. Mais qui est donc Georges Nivat, ce fin connaisseur et amoureux de la Russie, cet inconnu ayant osé s’engouffrer dans les méandres de la pensée russe ?

Rien ne le prédisposait à consacrer sa vie à la Russie. Mais, dès sa jeunesse, de rencontre en rencontre, George Nivat finit par tomber dans le chaudron slave où, « filant et tissant sans cesse les vocables » , bouillonnait la langue russe. Qui mieux que lui peut alors transmettre l’amour de cette langue éternellement jeune qui ne cesse de se transformer et qui « vous garde à l’école toute la vie » ?

Le russe a ceci de particulier qu’il touche aux concepts les plus profonds et à la façon dont s’articule la pensée russe comme aucune autre langue ne le fait pour sa propre culture. Ainsi, la remarque la plus insignifiante au premier regard peut transformer notre façon de voir le monde russe. George Nivat parle de la « sobornost »*, et ajoute que le mot « paysan » en russe (« krestyanin ») ne provient pas de la racine « payen » comme en français, mais du mot « chrétien ». Quelle lumière cette remarque lapidaire projette sur le concept à première vue aride de la « sobornost » ! Quelles couleurs il revêt grâce à un détail linguistique !

Articulé en treize parties, le livre aborde à la fois des sujets transversaux (les lieux, les mythes, l’orthodoxie, la nostalgie soviétique…) et des phénomènes culturels précis (des écrivains, des peintres ou encore des cinéastes) pour se terminer par une des questions les plus actuelles : « Quelle Europe ? ». Le résultat est une « autobiographie intellectuelle » : ouvrage qui n’est, comme on le dit si joliment en russe, « ni poisson ni viande ».

Il ne s’agit ni d’une étude universitaire, bien que « Vivre en russe » en possède la méthode et la profondeur, ni de mémoires, bien que la vie et le personnage de George Nivat transparaissent en filigrane sur chaque page, à travers ses rencontres et ses lectures. Un curieux mélange d’amour et d’érudition qui constitue peut-être le chemin le plus juste vers la découverte de ce que les français nomment « l’âme russe ».

« Vivre en russe » est un livre exigeant – trop peut-être pour ceux qui ne sont pas déjà familiers avec la littérature russe. Ceux qui ne font que commencer leur voyage dans la culture russe auront raison de lui préférer l’excellent Les sites de la mémoire russe, dirigé également par Georges Nivat et plus accessible au grand public.

* « la nature conciliaire de l’Eglise et sa capacité à surmonter l’individuel tout en respectant la liberté de chaque personne ». Sobor veut dire "cathédrale", mais c'est également la racine du verbe "se réunir". Ainsi, un bonheur individuel n'est pas envisageable dans le cadre de la sobornost, concept qui régissait le monde russe à plus de 90% composé de paysans.