(Livres) 84, Charing Cross Road de Helene Hanff | Une Russe à Paris
Une Russe à Paris

vendredi 15 mai 2009

(Livres) 84, Charing Cross Road de Helene Hanff

(A D., pour m'avoir fait découvrir ce livre)

Cela doit être bien la troisième fois que je réouvre ce livre et que je le relis encore avec toujours autant de plaisir. Un petit livre, un rien du tout - même pas un roman, mais un recueil de lettres, des vraies lettres écrites par de vrais gens, un document historique, si l'on veut. Seulement voilà, 84, Charing Cross Road est devenu un livre culte des deux côtés de l'océan Atlantique. Récemment traduit en français, il est enfin accessible à tous les amateurs de livres de l'Hexagone!

Ce livre me replonge dans l'époque où, petite, je collectionnais les livres de la Comtesse de Ségur dans la collection de la Bibliothèque Rose. J'essayais toujours de dégotter des exemplaires « d'avant la Révolution », ça leur conférait une saveur si mystérieuse, d'appartenir à ce monde disparu où les comtesses étaient russes et écrivaient pour des petites filles françaises qui lisaient ces beaux livres rouges avec des pages dorées en baissant leurs têtes blondes sur les pages couvertes de dessins ; ou pour des petits garçons, qui – les nigauds! - s'amusaient à colorier lesdits dessins. Je relis, pour une énième fois, le passage suivant: « … je n'ai jamais vu un livre aussi beau. Je me sens vaguement coupable d'en être le propriétaire. Un livre comme ça, avec sa reliure en cuir luisant, ses titres dorés au fers, ses caractères superbes, serait à sa place dans la bibliothèque lambrissée de pin d'un manoir anglais; on ne devrait le lire qu'assis dans un élégant fauteuil en cuir, au coin du feu – pas sur un divan d'occasion dans un petit studio minable donnant sur la rue et situé dans un immeuble en grès brun délabré. »

Je sais qu'en France, cela fait longtemps que les livres de poches ont remplacé les Livres (les vrais, avec une couverture « dure », qui s'ouvrent d'eux-mêmes sur la page que vous souhaitez et y restent ouverts, et qui gardent le même aspect quarante ans plus tard...) Peu de gens peuvent s'offrir les éditions de La Pléïade, ou alors seulement leurs auteurs préférés, et encore, seulement s'ils les trouvent d'occasion, des exemplaires en bon état, comme au marché des livres du parc Georges Brassens! Voilà, voilà ce qui nous rapproche de cet univers unique de 84, Charing Cross Road – et de cette époque où acheter un livre était un acte longuement réfléchi, savouré à l'avance, lorsque acheter un livre était toute une affaire – se préparer, prendre l'argent qu'il faut en espèces, plus de l'argent pour prendre un café ; aller, flâner dans les allées en retardant autant que l'on peut la découverte du livre convoité. Le survoler d'un regard indifférent, se pencher, feuilleter quelques pages, remarquer discrètement le prix, vérifier dans sa poche qu'on a assez d'argent... et devenir enfin l'heureux possesseur d'un volume de la Pléïade!

Tout commence par une petite annonce dans le Saturday Review of Literature (et l'on pense tout de suite à ces temps merveilleux où les samedis étaient consacrés à la lecture...): « librairie Marks & Co, 84, Charing Cross Road à Londres, libraire en livres anciens spécialisée dans les livres épuisés. »

« L'expression « libraires en livres anciens » m'effraie un peu parce que, pour moi, « anciens » est synonyme de « chers ». Je suis un écrivain sans fortune mais j'aime les livres anciens et tous ceux que je voudrais avoir sont introuvables ici, en Amérique (...) Si vous avez des exemplaires d'occasion en bon état des ouvrages figurant sur la liste, à moins de 5 dollars pièce, pourriez-vous avoir la bonté de considérer la présente comme une commande et me les faire parvenir? »

Ce courrier simple sera le début d'une amitié transatlantique longue de vingt ans, et d'un livre auquel les amateurs de livres du monde entier vouent depuis une admiration sans bornes.

Ces ouvrages épuisés que recherche Helene, écrivaine new-yorkaise sans fortune, sont autant d'îles perdues dont nous n'avons guère entendu parler. Les personnages de 84, Charing Cross Road, en revanche, les connaissent et en parlent amour, passion, en tournent les pages avec fébrilité et respect (« moi qui ai toujours eu l'habitude du papier trop blanc et des couvertures raides et cartonnées des livres américains, je ne savais pas que toucher un livre pouvait donner tant de joie »), mais en parlent aussi comme si c’étaient des choses du quotidien, tant c’est banal de vouloir un recueil de poèmes puisque le printemps arrive.

Au détour d'une lettre, un post scriptum qui préfigure le glissement de la relation du domaine commercial vers le domaine privé: « J'espère que « madame » n'a pas le même sens chez vous que chez nous. » Tout y est: le clin d'œil, l'humour, - comme ce regard qu'échangent, par hasard, deux personnes qui ne se connaissent pas mais qu'un même objet, une même réplique (ou simplement une petite vieille, habitée en rose, avec un caniche qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau) ont fait sourire au même moment. On lève les yeux, les lèvres touchées par le sourire – et on se trouve face à l'autre, les coins des lèvres relevés, le regard amusé à la fois par l'objet de sa gaieté et par le fait que ce même objet ait pu provoquer la même réaction chez un inconnu.

De fil en aiguille, les clins d'œil se multiplient... et on découvre d'abord Helene, son caractère indomptable (voilà qui aurait fait une bonne Catherine dans La Mégère apprivoisée) et son humour tranchant et franc, à l'américaine. Marks&Co lui demande : « … nous serions beaucoup plus tranquilles si, par la suite, vous nous envoyiez vos versements par mandat postal: ce serait beaucoup plus sûr pour vous que de confier des dollars en billets à la poste. » Helene rétorque immédiatement: « Je joins 4 dollars pour payer les 3,88 dollars que je vous dois, offrez-vous un café avec les 12 cents restants. Il n'y a pas de bureau de poste près de chez moi et je ne vais pas courir au diable vauvert, jusqu'à Rockefeller Plaza, et faire la queue pour faire un mandat de 3 dollars 88 cents. Si j'attends d'avoir un autre motif pour y aller, je n'aurai plus les 3,88 dollars. J'ai une confiance absolue dans la poste américaine et dans le service postal de Sa Majesté. » Le mystérieux (pour l'instant) « FDP p/o Marks&Co » répond, avec « cette réserve britannique si caractéristique »: « Vos quatre dollars nous sont bien parvenus et nous avons porté les 12 cents au crédit de votre compte ». Peut-on percer l'armure de politesse forgée par des siècles de pratique commerciale?

On peut. La veille de Noël 1949, en pleine Londres d'après-guerre où la nourriture est un produit de luxe, les employés de Marks & Co reçoivent un colis. C'est Helene. « Brian m'a dit que chez vous le rationnement existait encore (60 grammes de viande par semaine et par famille et un œuf par personne et par mois), c'est absolument épouvantable. Il a un catalogue d'une société britannique implantée ici, qui livre par avion de la nourriture en provenance du Danemark à sa mère, en Angleterre. Alors j'envoie un petit cadeau de Noël à Marks & Co. ... ». Un jambon de six livres fait donc le voyage de Copenhague à Londres. « M.Marks et M.Cohen ont insisté pour que nous la répartissions entre nous sans en offrir aux « patrons ». (…) C'est vraiment très gentil et très généreux de votre part de penser à nous comme ça et nous vous sommes tous extrêmement reconnaissants. » Quelle joie d'imaginer ces quelques employés d'une minuscule librairie londonienne partageant, avec une honnêteté d'un autre temps, le cadeau inespéré!

S'enchaîne ensuite une relation « Panem et circem »: des livres introuvables à New York font leur chemin à travers l'océan, les œufs, les collants en nylon, la viande fraîche, pas vus à Londres depuis le début de la guerre, font le chemin inverse. Une relation aux bases solides, donc, mais non exempte de heurts et de coups de gueule, comme toute vraie relation (et Helene est un maître ès coups de gueules!):
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Eh, Frank Doel, qu'est-ce que vous FAITES là-bas? RIEN du tout, vous restez juste assis à ne RIEN faire.


Où est Leigh Hunt? Où est l'Anthologie d'Oxford de la poésie anglaise? Où est la Vulgate e ce bon vieux fou de John Henry? (…)


vous me laissez tomber, et j'en suis réduite à écrire des notes interminables dans les marges de livres qui ne sont même pas à moi mais à la bibliothèque. (…)


Je me suis arrangée avec le lapin de Pâques pour qu'il vous apporte un Oeuf, mais quand il arrivera chez vous il découvrira que vous êtes morts d'Apathie.


Avec le printemps qui arrive, j'exige un livre de poèmes d'amour. Pas Keats ou Shelley, envoyez-moi des poètes qui peuvent parler d'amour sans pleurnicher – Wyatt ou Jonson ou autre, trouvez vous-même. Mais si possible un joli livre, assez petit pour que je le glisse dans la poche de mon pantalon pour l'emporter à Central Park.


Allez, restez pas là assis! Cherchez-le! Bon sang, on se demande comment cette boutique existe encore. »

Une relation qui bientôt se transforme en un dialogue à plusieurs voix: chaque employé de Marks & Co apporte sa touche. « Nous adorons tous vos lettres et essayons d'imaginer à quoi vous ressemblez. J'ai décidé que vous étiez jeune, très raffinée et élégante. Le vieux M.Martin pense que vous devez avoir l'air intellectuel en dépit de votre merveilleux sens de l'humour. Vous ne pourriez pas nous envoyer une petite photo? Ça nous ferait vraiment plaisir de l'avoir. »

On partage les envies – de visiter Londres un jour, d'acheter une voiture pour partir en vacances avec la famille, de réussir un pudding… On partage même les voisins et les parents dont on a l'impression de tout savoir sans les avoir jamais rencontrés. On traverse ensemble la maladie et la mort, on se réjouit pour les succès des uns et des autres et l'on parvient à imaginer que, quelque part, 84 Charing Cross Road, on a une famille, une flopée de bons cousins qui n'attendent que votre arrivée pour vous faire la fête et vous entraîner dans des discussions infinies et passionnées.

Aujourd'hui, 84, Charing Cross Road est devenu un Pizza Hut, tous les personnages ont disparu, mais le mythe de la petite boutique vit encore... Le seul moyen de s'y plonger, c'est de lire le livre, et j'envie d'avance ceux qui le découvriront pour la première fois!

Illustrations:
1) La devanture de Marks & Co, prise en photo par Alec Bolton en 1969
2) Une scène de la pièce tirée du livre
3) L'intérieur de Marks & Co
4) Un reçu de paiement signé par Franck Doel, 1936