Pouquoi donne-t-on? | Une Russe à Paris
Une Russe à Paris

mercredi 24 juin 2009

Pouquoi donne-t-on?

Aujourd’hui, dans le métro, j’ai acheté mon premier « guide des restos pas chers ». Cela fait presque neuf ans que j'habite à Paris, et je viens de me rendre compte que je n’en avais jamais acheté… En marchant jusqu'au bureau, je me suis mise à me remémorer l’historique de mes actions charitables et à me demander : pourquoi donne-t-on ?

En Russie, les touristes sont souvent surpris par le nombre de mendiants dans la rue. Les locaux, en revanche, y décèlent très vite les "professionnels" et ne donnent, généralement, qu’à quelques catégories de mendiants : dans les années 1990, on donnait toujours aux invalides d’Afganistan, ces jeunes aux destins (et, souvent, aux jambes) broyés qui ne recevaient une allocation qui ne leur permettait même pas de manger à leur faim. Pour ma part, je ne donnais qu’aux petites vieilles que l'on aperçoit souvent au détour d’un couloir de métro, la main creuse comme une louche. Pas de carton « j’ai faim », pas de petite chaise – debout, la main tendue, le regard baissé. Beaucoup ne recevaient (et ne reçoivent) que des pensions de misère, souvent moins de 100 euros par mois, pour un coût de la vie presque comparable à celui de la France… D’autres, n’osant pas mendier, vendent le peu de choses qu’il leur reste : le plus souvent, des livres. Le souvenir d’une petite vieille, debout (toujours debout) à côté d’une librairie moscovite, avec un volume de Plutarque dans chaque main, me hante encore aujourd’hui : être passée en vitesse sans les acheter est ma plus grande honte.


En arrivant en France, j’ai mis un peu de temps à comprendre la structure locale des mendiants et des sans abris : admirablement (pour une Russe) pris en charge par les Restos du cœur et autres organisations, ils en pâtissent car, justement, les Français, préfèrent souvent donner à une organisation qu’à un mendiant « sans recommandation » (sans recommandation, on ne trouve ni job ni nourriture en France…).

J’ai commencé par donner aux musiciens : 95% d’entre eux me cassent les oreilles tous les jours, aussi avais-je décidé de récompenser ceux qui jouaient un peu mieux. Certains, comme les saxophonistes du week-end, sont tout bonnement excellents. Je me suis amusée à reconnaître la sonorité des musiciens russes avant de voir leur tête (en général, j’ai raison) – comme ce musicien qui joue très bien la polyphonie de Bach à l’accordéon. J’ai quelquefois donné de l’argent aux mendiants-orateurs, aux mendiants à la tête honnête, aux mendiants jeunes… J’ai envoyé des chèques aux Restos du cœur, aux Artistes du pied et de la main… Et puis voilà, aujourd’hui, le premier guide des restos pas cher. Je me demande si les suivants, ceux à qui je ne l’achèterai pas, seraient gênés de prendre de l’argent sans donner le guide en échange. Je regrette de ne pas avoir de tickets resto ni de tickets métro pour éviter le problème.

Tous les jours, je vois un SDF qui occupe un morceau de trottoir au-dessus de la sortie d’air chaud. Un jour, j’ai été surprise de le voir, les lunettes sur le nez, plongé dans la lecture d’un journal : pour l’avoir entendu parler (ce n’étaient plus que des sons, les mots ne sortaient plus de sa bouche édentée), je pensais qu’il était incapable de lire. Tous les jours, quelqu’un lui apporte tous les jours du café chaud le matin et s’arrête pour parler avec lui. Il a dû lui laisser le journal... Je me dis que je devrais lui apporter un livre, peut-être les Trois Mousquetaires en version poche (pas sûre qu’il puisse tenir un plus gros livre entre ses mains tant il a l’air faible).

On me dit : « Tu sais, n’importe qui peut devenir un SDF, même un chef d’entreprise, j’en connais un d’ailleurs. » Alors, donne-t-on parce qu’on a peur, nous aussi, de manquer ? Donne-t-on pour ne pas se sentir mal à l’aise devant cette misère mise à nu (et pourtant, on se sent gêné aussi en donnant, on n’ose pas les regarder dans les yeux de peur qu’ils ne lisent de la pitié dans les nôtres) ? Donne-t-on pour se sentir une meilleure personne ? Donne-t-on aux uns pour obtenir le droit moral de refuser à d’autres ? Donne-t-on de l’argent pour ne pas avoir à donner autre chose (du temps, de l’attention – combien coûte notre attention ?) Donne-t-on pour avoir l’impression de sauver le monde ?

Et vous, pourquoi donnez-vous ? Que donnez-vous ? Donnez-vous ?