*La laideur a ceci de supérieur à la beauté qu’elle ne disparaît pas avec le *temps, disait Serge Gainsbourg. Il ne croyait pas si bien dire. Deux photos, deux atmosphères différentes, même paysage glauque (prix spécial à celui qui devinera où ont été prises les photos!)… Un champ de coton, un troupeau de moutons, de la crème chantilly, une crète de montagne enneigée, qu’est-ce? Et en dessous, un paysage urbain dans la pire acception de ce mot, une vie grise… Cette laideur-là, je vous le confirme, ne disparaît jamais. Je suis d’autant plus heureuse d’avoir pu saisir ces moments d’un ciel insoutenablement beau avant l’orage.
Et vous, êtes-vous aussi entourés de laideurs immuables et de beautés éphémères?
Gainsbourg et l’esthetique du provisoire
Revenons sur la citation: Gainsbourg ne plaisantait qu’a moitie quand il faisait l’eloge de la laideur. Toute sa vie, il a travaille les contrepieds — la beaute que le temps abime, la voix cassee, l’accord devenu signature — comme si la perfection etait un ennemi plus redoutable que l’usure. C’est une position qui scandalise les esthetes de salon et qui, au fond, raconte autre chose: seule la laideur engage le temps; la beaute ne fait que le subir.
Je ne suis pas sure d’aller jusque-la — j’aime trop les ciels insoutenablement beaux avant l’orage — mais je comprends l’irritation qui la sous-tend. Il y a quelque chose d’injuste, en effet, dans l’ephemere: le champ de coton, les moutons, la chantilly et la crete enneigee ne durent rien, alors que le paysage urbain « dans la pire acception du terme » s’installe pour de bon.
La laideur des villes, la beaute des instants
Qui voyage un peu sait que la laideur n’est pas une fatalite: certaines villes l’ont choisie, d’autres l’ont subie, et presque toutes conservent quelque part un coin de beaute inviole — une place, un fleuve, une perspective ouverte au bon moment de la journee. Paris n’echappe pas au lot: entre ses merveilles, il y a des angles morts, des interstices gris, des trajets quotidiens que l’on ferait les yeux fermes tant on n’a pas envie de les voir.
C’est pourquoi je collectionne les beautes ephemeres avec autant d’acharnement: elles ne demandent qu’un peu d’attention et dix secondes de lumiere. Une averse, une eclaircie, un reflet dans une flaque — et le quartier le plus ordinaire devient une exposition temporaire a ciel ouvert, gratuite, sans catalogue. Deux photos, deux atmospheres, meme paysage glauque: le jeu est de saisir la seconde ou l’une l’emporte sur l’autre.
Et vous: quelles sont vos beautes ephemeres de la semaine?
Deux photos, une petite methode
Quelques mots sur la pratique, puisque ce billet en est fait. Photographier la beaute ephemere demande d’abord d’accepter de marcher sans but: les meilleures images de ce genre ne se cherchent pas, elles surviennent au detour d’une rue, entre deux averses, quand la lumiere basse drape un mur ordinaire de couleurs impossibles. Ensuite, il faut etre pret: l’appareil dans la poche, la batterie chargee, et l’oeil entraine a remarquer ce qui ne durera pas.
Et puis il y a le choix: parmi les dizaines de photos, lesquelles garder? Ma regle est simple — je ne garde que celles qui me donnent envie de les re-regarder une semaine plus tard. Le reste appartient au paysage glauque, qui n’en demandait pas tant. (Le prix special pour le lieu des photos reste en jeu, lui: les reponses en commentaires.)
