L’énigme du film
Ce film est une énigme. D’une virtuosité cinématographique certaine, il m’a tout de suite convaincu. Mais pourquoi? - telle était la question que me posa ma mere (qui a vu le film le même soir, mais 2000km plus a l’Est, quelle coincidence!). Une fois qu’on a enleve la formé, les références de genres (road movie, western, films de serial killer style Zodiac, etc.), qu’on a digere les litres de sang deverse, que reste-t-il, au nom de quoi ont-ils fait ce film? Oui, ma mere a de ces questions… Bien évidemment, je ne suis pas obligee de convaincre toute personne n’ayant pas aime un film qui m’a plu, mais la, j’étais intriguee. Car je ne pouvais pas y répondre! Alors, ca fait une semaine que je reflechis, et enfin je peux vous livrer quelques resultats.
Évidemment, puisque ca fait maintenant des jours et des jours que c’est sorti et que tout le monde l’a déjà vu, ca ne sert a rien de vous dire ‘C’est genial, courez-y!’ Ca sent un peu le rechauffe la. En revanche (et c’est la que ma mere a raison - c’est dur a reconnaitre!), No Country for Old Men pose effectivement des questions. Je me suis dit que, au-dela des eloges pour la photographie, le scenario, le jeu des acteurs (Javier Bardem exceptionnel et meconnaissable), il y a des choses a dire sur le fond.
Le symbolisme : Anton Chigurh, incarnation de la Mort
La première question c’est ‘Mais qu’est-ce qu’ils voulaient nous dire?’ D’emblee, le film verse dans le symbolisme. Au debut, Anton Chigurh tue un homme avec un pistolet pneumatique utilisé pour abattre le betail. Il lui dit ‘Hold still’ avant d’appuyer sur la gachette. Le plan d’après, c’est Llewelyn Moss qui vise une antilope dans la lunette de tir de son fusil, et murmure ‘Hold still’ avant d’envoyer la balle. Aucun dialogue entre ces deux personnages différents qui, dans des lieux différents, tuent chacun un animal. La Mort est distribuee aux humains de la même facon qu’elle frappe les animaux. Anton ne serait pas un tueur a gages psychopate, mais l’incarnation de la Mort. Il y a une multitude de signes qui parsement le film et qui l’indiquent. Ainsi, lorsqu’il retourne sur le lieu de carnage dans le desert, il tue les ‘managers’ qui y sont alles avec lui: peut-on voir la Mort et revenir? Notez bien que ceux qui le voient et ne meurent pas sont uniquement ceux qui ne savent pas qu’il est un tueur (la Mort).
Le pile ou face et Carla Jean (Spoiler)
** Attention : cette section contient des spoilers majeurs sur la fin du film.**
(SPOILER) C’est pour ca que, lorsqu’il trouve Carla Jean et lui propose d’appeler pile ou face, elle refuse, en disant que ce n’est pas la piece de monnaie, mais lui seul qui peut en decider. Ce a quoi Shigurh répond ‘I got here the same way the coin did’: la mort serait alors a la merci de la nature tout comme nous; Anton doit tuer car nous devons tous mourir. Proposer le pile ou face, c’est le mieux qu’il peut faire pour ses victimes. Ce pile ou face n’est cependant jamais dans les mains d’Anton: souvenez-vous d’une des dernières scenes, lorsque le cherif revient sur les scenes du crime. Il y a deux chambres, Shigurh se cache dans l’une d’entre elles. Bell choisit de rentrer dans l’autre (2 chambres = deux face d’une piece de monnaie); la décision est alors placee entre ses mains, et Anton n’a pas plus de poids qu’un pile ou face.
Les rêves de Bell : la clé du film
La deuxieme question concerne les reves que Bell raconte a la fin a sa compagne. Le premier est très court mais crucial pour comprendre le second. Il se voit petit garcon qui va en ville, son pere lui donne de l’argent pour acheter quelque chose, mais il n’achete rien et ne se souvient plus de ce qu’il a fait avec l’argent (‘Maybe I lost it’). Ceci est a rapporter a la course-poursuite pour les $2 millions et le fait que Bell n’a jamais essaye d’avoir un peu de cet argent. Dans le deuxieme reve, il se trouve dans une vallee, la nuit, et son pere passe devant lui avec une torche allumee, en s’enfoncant dans la noirceur de l’horizon, et Bell sait que, quand il aura traverse la nuit, il y trouvera de la lumiere. Cette lumiere dans la nuit, est-ce un signe que Dieu est entre dans la vie de Bell? Et est-ce que Shigurh n’a pas tue Bell car celui-ci a mene une vie lui permettant d’acceder a la lumiere de l’au-dela?
Que sont devenus les 2 millions ?
Et puis, enfin, il y a la question plus ‘pratique’: que s’est-il passe avec les $2 millions? Honnetement, j’ai des idees mais aucune qui soit convaincante! Et vous?
Fiche technique
| Titre original | No Country for Old Men |
|---|---|
| Réalisateurs | Joel Coen et Ethan Coen |
| Scénario | Joel et Ethan Coen, d'après le roman de Cormac McCarthy |
| Musique | Carter Burwell (partition minimale) |
| Photographie | Roger Deakins |
| Durée | 122 minutes |
| Sortie | 2007 (USA), janvier 2008 (France) |
| Genre | Thriller, western, drame |
Casting principal
| Acteur | Rôle |
|---|---|
| Javier Bardem | Anton Chigurh |
| Josh Brolin | Llewelyn Moss |
| Tommy Lee Jones | Shérif Ed Tom Bell |
| Woody Harrelson | Carson Wells |
| Kelly Macdonald | Carla Jean Moss |
Palmarès : 4 Oscars
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Oscar du meilleur film
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Oscar du meilleur réalisateur (Joel et Ethan Coen)
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Oscar du meilleur acteur dans un second rôle (Javier Bardem)
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Oscar du meilleur scénario adapté
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BAFTA du meilleur réalisateur et meilleur second rôle masculin
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Golden Globe du meilleur second rôle masculin (Javier Bardem)
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Au total : 76 prix remportés pour 134 nominations
Cormac McCarthy et l’adaptation
Le film est adapté du roman éponyme de Cormac McCarthy, publié en 2005. McCarthy, considéré comme l’un des plus grands écrivains américains vivants aux côtés de Don DeLillo et Thomas Pynchon, est connu pour son style dépouillé et sa vision sombre de l’humanité. Ses romans, souvent situés dans le sud-ouest américain, explorent la violence comme force primitive et inéluctable.
McCarthy n’utilisé ni guillemets pour les dialogues, ni virgules entre les propositions. Son style est aussi aride que les paysages texans dans lesquels il place ses personnages.
Les frères Coen ont réalisé l’une des adaptations les plus fidèles de l’histoire du cinéma. Des pans entiers de dialogues sont repris mot pour mot du roman. Le scénario a été écrit en seulement quelques mois, les deux frères déclarant que le travail était « déjà fait » par McCarthy. Cette fidélité exceptionnelle contribue à la puissance du film : la prose sèche et sans fioriture de l’écrivain se traduit parfaitement dans le minimalisme visuel et sonore des Coen.
Javier Bardem : un des plus grands méchants du cinéma
La performance de Javier Bardem dans le rôle d’Anton Chigurh est entrée dans la légende du cinéma. L’acteur espagnol, qui ne parlait alors qu’un anglais imparfait, a transformé cette contrainte en atout : la diction étrange de Chigurh, son accent inclassable, ajoutent à son aura de figure quasi surnaturelle. On ne sait pas d’où vient cet homme, et on ne doit pas le savoir.
L’American Film Institute a classé Anton Chigurh parmi les plus grands méchants de l’histoire du cinéma, aux côtés de Hannibal Lecter et du Joker. Sa coupe de cheveux improbable, son pistolet à air comprimé pour abattre le bétail, et surtout sa logique implacable en font un personnage inoubliable. Bardem a déclaré avoir été « terrifié » par son propre personnage pendant le tournage.
L’Oscar du meilleur second rôle masculin, amplement mérité, a confirmé Bardem comme l’un des acteurs les plus importants de sa génération, après sa nomination pour Avant la nuit (2000) et avant celle pour Biutiful (2010).
No Country for Old Men en 2026
Près de vingt ans après sa sortie, No Country for Old Men n’a rien perdu de sa puissance. Le film est régulièrement cité dans les classements des meilleurs films du XXIe siècle et figure dans le top 10 de nombreuses listes critiques, notamment celles de la BBC et de Sight & Sound.
L’influence du film se ressent dans tout le cinéma contemporain : des westerns modernes comme Hell or High Water (2016) aux thrillers des cartels comme Sicario (2015), le modèle du « mal impersonnel » incarné par Chigurh a fait école. La quasi-absence de musique, révolutionnaire à l’époque, est devenue un choix courant pour les films voulant créer une tension brute.
Pour les frères Coen, ce film reste un sommet. Après No Country, ils ont continué avec Burn After Reading (2008), A Serious Man (2009), True Grit (2010) et Inside Llewyn Davis (2013), mais aucun de ces excellents films n’a eu le même impact critique et public. Cormac McCarthy, quant à lui, nous a quittés en juin 2023, laissant derrière lui une œuvre monumentale dont No Country for Old Men reste l’une des adaptations les plus réussies.
L’explication de la fin de No Country for Old Men
La fin de No Country for Old Men déconcerte les spectateurs depuis 2007. Pas de scène de confrontation finale entre Llewelyn et Chigurh. Pas de catharsis. Le “héros” du film meurt hors-champ, tué par des Mexicains dont on ne sait presque rien. Chigurh survit, blessé mais vivant, et disparaît dans les rues d’une banlieue américaine anonyme. Le shérif Bell, vaincu, prend sa retraite.
Pourquoi cette fin “sans fin” ?
Parce que le film n’est pas l’histoire de Llewelyn Moss. C’est celle d’Ed Tom Bell — un homme qui réalise que le monde a changé, que le mal existe désormais sous une forme qu’il ne peut ni comprendre ni combattre. Chigurh n’est pas un méchant de film noir qu’on peut abattre dans un dernier acte. Il est l’incarnation de quelque chose d’abstrait et d’inévitable : la violence nihiliste, le hasard pur, la mort elle-même.
Le symbolisme du rêve final
La dernière scène — Bell qui raconte ses deux rêves à sa femme — est la clé du film. Le premier rêve parle d’argent perdu (Bell n’a jamais été corrompu). Le second rêve, plus mystérieux, montre son père qui porte une torche de feu dans l’obscurité d’un paysage enneigé. Bell comprend que son père va de l’avant pour allumer un feu et l’attendre. C’est l’acceptation de la mort, le passage de relais entre générations, la paix après l’épuisement moral.
La mort hors-champ de Llewelyn
Llewelyn représente l’homme ordinaire pris dans des forces qui le dépassent. Sa mort n’est jamais montrée parce qu’elle est inévitable — la montrer serait lui donner une dignité de héros qu’il n’a pas. Dans ce monde régi par le hasard et la violence aveugle, même les protagonistes peuvent mourir entre deux scènes, comme dans la vraie vie.
Ce que signifie la survie de Chigurh
Chigurh est blessé dans un accident de voiture absurde à la fin. La Mort peut être blessée, ralentie — mais elle ne s’arrête pas. Il s’éloigne en boitant, et c’est tout. Pas de jugement. Pas de prison. Pas de justice. Juste la continuité du mal dans le monde, indifférent aux efforts de ceux qui tentent de l’arrêter.
Verdict
| Critère | Note |
|---|---|
| Scénario | **5/5** |
| Acteurs | **5/5** |
| Mise en scène | **5/5** |
| Bande originale | **4.5/5** (partition minimale de Carter Burwell, un choix radical et brillant) |
| **Note globale** | **5/5** |
Un chef-d’œuvre absolu. No Country for Old Men est un film qui se bonifie à chaque visionnage. Plus on le revoit, plus on saisit la profondeur de son propos sur la mort, le hasard et la place de l’homme face à des forces qui le dépassent. Si vous ne l’avez pas vu, il est disponible en VOD sur Amazon Prime Video, Apple TV et en Blu-ray.
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