Figaro Divorce à la Comédie-Française : critique

Critique de la piece d'Odon von Horvath, mise en scene par Jacques Lassalle. Avec Loic Corbery et Denis Podalydes. Note : 4/5
Figaro Divorce a la Comedie-française : La Tragi-Comedie Brillante d'Odon von Horvath

Critique de la piece d’Odon von Horvath, mise en scene par Jacques Lassalle. Avec Loic Corbery et Denis Podalydes. Note : 4/5

Sommaire

Une soirée spontanee a la Comedie-française

Je n’avais rien prevu ce soir-la. C’est une des choses que j’aime le plus a Paris : la possibilite de decider, en fin d’apres-midi, qu’on ira au theatre. La Comedie-française vend une petite quantite de places a tarif tres reduit peu avant le lever du rideau, et il suffit de se presenter et d’attendre. J’ai fait la queue, j’ai pris un billet, et je suis entree sans savoir grand-chose de la piece que j’allais voir.

Cette ignorance est un luxe. Quand on arrive sans avoir lu trois critiques et le programme complet, on regarde autrement. On accepte d’etre surprise, deroutee, parfois ennuyee. Ce soir-la, j’ai eu la meilleure des surprises : une piece dont je n’avais jamais entendu parler, d’un auteur dont j’ignorais le nom, et qui m’a occupee l’esprit pendant plusieurs jours.

La salle Richelieu a ce charme un peu solennel qui intimide au debut et qui finit par rassurer. Le velours, les dorures, le brouhaha avant le silence. En semaine, la salle n’etait pas pleine, et l’ouvreuse m’a laissee glisser vers une meilleure place — petit privilege des soirs creux dont je ne me lasse pas.

Je note cela parce que c’est un conseil que je donne souvent aux amis russes de passage : le theatre a Paris n’est pas reserve a ceux qui reservent trois mois a l’avance. Il reste des portes d’entree pour les curieux et les impatients, et ce sont souvent les meilleures soirees.

Le destin tragique d’Odon von Horvath

La biographie d’Odon von Horvath ressemble a une piece qu’il aurait pu ecrire. Ne en 1901, austro-hongrois de nationalite hongroise, il grandit au gre des affectations de son pere entre plusieurs villes d’Europe centrale, et il choisit l’allemand comme langue d’ecriture. C’est deja un homme sans territoire fixe.

Les annees 1930 le rattrapent. Son theatre, critique et grincant, ne convient evidemment pas au regime nazi, qui l’interdit. Commence alors une errance qui l’emmene de ville en ville, dans cette Europe des exiles qui compte alors quelques-uns des plus grands esprits du continent, tous en transit, tous sans papiers ou presque.

Sa mort, en 1938, est d’une absurdite qui laisse sans voix : de passage a Paris, il est tue par la chute d’une branche d’arbre arrachee par un orage. Il avait trente-sept ans. Un homme qui avait echappe au fascisme et traverse la moitie de l’Europe, abattu par un platane sur un trottoir parisien.

Je n’arrive pas a penser a cette mort sans y voir une signature. Tout son theatre parle de la brutalite du hasard, de l’insignifiance des projets humains devant les evenements. Il aura ete jusqu’au bout coherent avec son oeuvre, ce qui est une facon terrible d’avoir raison.

L’intrigue : l’exil de Figaro après la Revolution

L’idee de depart est simple et brillante : que sont devenus les personnages de Beaumarchais une fois la Revolution passee ? Horvath reprend le comte et la comtesse Almaviva, Figaro, Susanne, et il les jette sur les routes. Les maitres fuient, les serviteurs les suivent, et tout ce petit monde se retrouve de l’autre cote d’une frontiere, sans argent et sans statut.

Ce qui suit n’est pas une revanche des humbles. C’est bien plus interessant que cela. Horvath montre que l’exil ne libere personne : le comte reste un comte incapable de travailler, Figaro reste un homme d’esprit dont l’esprit ne sert plus a rien, et le couple qu’il forme avec Susanne se defait sous l’usure de la precarite. Le divorce du titre est celui-la — un divorce de fatigue, pas de passion.

Les scenes que j’ai trouvees les plus fortes sont celles de la vie quotidienne des refugies : les papiers, les autorisations, les petits metiers, l’humiliation des demarches. Horvath a vecu cela, et cela s’entend. Rien n’est plus juste que sa facon de montrer comment la misere administrative ronge lentement la dignite des gens.

Pour une Russe, il y a la un miroir tres direct. L’emigration russe des annees 1920 a Paris, ce sont exactement ces situations : des officiers devenus chauffeurs de taxi, des femmes du monde devenues couturieres, et l’attente eternelle d’un retour qui n’aura pas lieu. Horvath ecrit sur les emigres allemands, mais il ecrit aussi, sans le savoir, sur les miens.

La mise en scene de Jacques Lassalle

Jacques Lassalle a choisi un dispositif tournant, qui fait defiler differents interieurs et permet de passer d’un lieu a l’autre sans rupture. C’est le bon choix pour une piece dont le sujet est le mouvement force, la traversee, l’impossibilite de se poser. Le decor lui-meme ne tient pas en place.

Ce parti pris a une consequence de rythme : la piece avance sans temps morts, et les scenes s’enchainent avec une fluidite presque cinematographique. On perd peut-etre un peu en profondeur pour certaines scenes intimes, qui auraient gagne a etre installees plus longuement. Mais on gagne beaucoup en sensation de derive.

J’ai aussi apprecie la retenue de la direction d’acteurs. Le texte de Horvath est piegeux : il tend en permanence vers la farce, et il serait facile d’en faire une comedie de moeurs bruyante. Lassalle resiste a cette facilite. Les comediens jouent le desarroi plutot que le comique, et l’ironie du texte n’en ressort que mieux.

Est-ce que tout fonctionne ? Non. Il y a des passages ou la mecanique de plateau prend le dessus, ou l’on admire le dispositif plus qu’on ne suit les personnages. Mais l’ensemble tient, et il tient sur la duree, ce qui n’est pas rien pour un texte aussi peu connu du public.

Une piece chorale remarquable

C’est une piece a nombreux personnages, et c’est la que la troupe de la Comedie-française montre ce qu’elle sait faire. Aucun role n’est traite comme accessoire. Meme les silhouettes qui traversent une scene ont une existence, une facon de se tenir, une idee derriere le regard.

Loic Corbery et Denis Podalydes tiennent des roles qui, sur le papier, ne sont pas les plus spectaculaires — un juriste, un serviteur — et pourtant ils marquent. C’est une des vertus de cette maison : la hierarchie des roles compte moins que la qualite d’ensemble, et un second role bien tenu peut faire basculer une scene entiere.

Le mot « choral » n’est pas de trop. Horvath n’ecrit pas une piece a heros ; il ecrit une piece a groupe, ou personne n’a completement raison et ou chacun porte sa part de mediocrite. Il faut une troupe soudee pour rendre cela, parce que le texte ne donne a personne le confort d’un beau monologue.

Ce que j’en retiens, c’est une impression d’humanite generale. On ne sort pas en se disant qu’on a vu un grand acteur ; on sort en se disant qu’on a vu des gens. Pour cette piece-la, c’est exactement ce qu’il fallait.

Ödön von Horváth : un auteur à redécouvrir

Ödön von Horváth (1901-1938) est l’un des dramaturges les plus importants et les plus méconnus du XXe siècle. Austro-hongrois, il a écrit en allemand des pièces qui dénonçaient la montée du fascisme avec une ironie mordante et une clairvoyance effrayante. Mort à 36 ans, frappé par la chute d’un arbre sur les Champs-Élysées (ironie du sort pour un homme qui fuyait les fascistes), il a laissé une œuvre brève mais fulgurante.

Figaro Divorce est une suite libre du Mariage de Figaro de Beaumarchais. Horváth imagine ce qui se passe après la révolution : les maîtres sont devenus serviteurs, les serviteurs sont devenus maîtres, et tout le monde est malheureux. C’est une réflexion acide sur les lendemains de révolution — un sujet que nous, Russes, connaissons intimement.

La mise en scène à la Comédie-Française

La Comédie-Française a fait un choix courageux en montant cette pièce. Horváth n’est pas un auteur facile — son humour est grinçant, ses personnages sont ambigus, et son propos politique peut dérouter un public habitué au répertoire classique.

La mise en scène joue habilement sur le contraste entre le luxe du décor et la misère des situations. Les costumes sont somptueux, les éclairages raffinés — mais les personnages se déchirent, se trompent, se trahissent. C’est exactement l’esprit de Horváth : la belle surface qui cache la pourriture.

Les acteurs de la troupe sont excellents — c’est l’un des avantages de la Comédie-Française. Même dans une pièce peu connue, le niveau de jeu reste impeccable. La diction est parfaite, les silences sont habités, et les regards en disent plus que les mots.

À retenir. Figaro Divorce est une suite libre du Mariage de Figaro de Beaumarchais : Horváth y imagine l'après-révolution, où maîtres et serviteurs échangent leurs rôles sans que personne n'y trouve le bonheur.

Horváth et la Russie

Ce qui me touche chez Horváth, c’est sa compréhension des mécanismes du pouvoir. Ses pièces décrivent exactement ce qui s’est passé en Russie après 1917 : les révolutionnaires deviennent des tyrans, les idéaux se corrompent, et les gens ordinaires trinquent. Figaro Divorce aurait pu s’appeler Figaro après la Révolution d’Octobre — et le propos serait identique.

C’est aussi un rappel que l’Europe des années 30 — celle d’Horváth, celle de Stefan Zweig, celle de Walter Benjamin — était un continent qui s’autodétruisait. Relire ces auteurs aujourd’hui, c’est se rappeler que la civilisation est fragile et que les démocraties peuvent basculer.

Pour d’autres critiques de pièces à la Comédie-Française, consultez mon article sur Le Mariage de Figaro — l’original de Beaumarchais qui a inspiré cette suite. Et pour explorer la riche tradition culturelle franco-russe, le site Alliance Franco-Russe propose des événements réguliers.

Le texte d’Horvath : une modernite saisissante

Ce qui frappe a la lecture (et a l’ecoute) du texte d’Horvath, c’est sa modernite. écrit en 1937, Figaro Divorce pourrait avoir ete écrit hier. Les dialogues sont aceres, les situations sont absurdes, et le propos politique est d’une lucidite effrayante.

Horvath décrit un monde ou les revolutions changent les maitres mais pas le systeme, ou les emigres sont meprises par ceux qui les accueillent, ou la nostalgie du passe empeche de construire l’avenir. Pour une Russe qui a vu l’URSS s’effondrer et ses consequences, chaque replique resonne avec une force particuliere.

Les emigrants dans le théâtre europeen

Figaro Divorce s’inscrit dans une tradition theatrale de l’exil — celle de Brecht, de Ionesco, de Beckett, tous des emigres qui ont écrit en langue étrangère sur le deplacement, la perte d’identite, l’absurdite de la condition humaine.

Horvath, ne en Croatie, élevé en Hongrie, écrivant en allemand, mort a Paris — incarne cette Europe nomade du debut du XXe siècle. Son théâtre est celui des apatrides, des deracines, de ceux qui ne sont chez eux nulle part. En 2026, avec les vagues migratoires et les crises identitaires, son oeuvre est plus pertinente que jamais.

L’actualite d’Horvath : l’exil et l’identite

En 2026, les thèmes de Figaro Divorce sont d’une actualite brulante. L’exil, la perte d’identite, l’impossibilite du retour — ce sont les questions que se posent des millions de refugies et d’expatries a travers le monde. Horvath, lui-même eternel deplace, savait de quoi il parlait.

Son Figaro n’est plus le valet malin de Beaumarchais — c’est un homme deracine qui cherche sa place dans un monde qui ne veut pas de lui. Il a quitte son pays, perdu son statut, et découvre que la liberté promise par l’exil est souvent une autre formé de prison. C’est un constat d’une lucidite terrible — et d’une tendresse infinie pour ceux qui vivent cette experience.

Figaro Divorce dans l’histoire du théâtre

La piece occupe une position curieuse : elle est une suite, ce qui est rare au theatre, et une suite ecrite plus d’un siecle apres l’original. Horvath ne fait pas un pastiche de Beaumarchais ; il emprunte des personnages devenus patrimoine commun et les traite comme des figures disponibles, un peu comme on reprend une legende.

Ce geste rapproche Figaro Divorce de tout un pan du theatre du vingtieme siecle qui recycle les mythes pour parler du present. Il y a la une facon d’echapper a la censure autant qu’une facon de penser : en deplacant l’action dans un decor connu, on rend visible ce que le present interdit de nommer.

La piece souffre pourtant d’un handicap durable. Elle est moins jouee que Legendes de la foret viennoise, sans doute la piece la plus celebre d’Horvath, et le public francais connait mal cet auteur. Chaque reprise a la Comedie-française ressemble donc a une redecouverte, avec le risque et le plaisir que cela suppose.

Je crois que sa place se consolidera. Les questions qu’elle pose — que devient une societe apres son grand bouleversement, que fait-on des gens que l’histoire deplace — ne se sont pas eteintes avec le vingtieme siecle. C’est une piece qui attend patiemment son epoque, et cette epoque revient regulierement.

Informations pratiques

La Comedie-française joue salle Richelieu, place Colette dans le premier arrondissement, a deux pas du Palais-Royal et du Louvre. Le metro le plus commode est la station Palais-Royal — Musee du Louvre. C’est un quartier ou l’on peut arriver en avance sans s’ennuyer, ce qui est utile quand on vient chercher une place a la derniere minute.

Le point le plus important pour un budget serre : la maison propose des places a tarif tres reduit vendues peu avant le debut de la representation, dans la limite des disponibilites. Il faut se presenter au guichet et accepter d’attendre. En semaine, hors periodes de forte affluence, les chances sont bonnes.

Deuxieme conseil, tire de l’experience : la visibilite depuis certaines places bon marche est partielle, et cela se voit surtout dans les mises en scene a decor mobile comme celle-ci. Si la salle n’est pas pleine, n’hesitez pas a demander poliment a une ouvreuse s’il est possible de se rapprocher a l’entracte. On dit oui plus souvent qu’on ne le croit.

Enfin, les horaires et le repertoire changent d’une saison a l’autre : je ne donne pas de dates ici, elles seraient fausses au moment ou vous lirez ces lignes. Le mieux reste de consulter le programme officiel de la Comedie-française avant de se deplacer, et de garder cette piece en tete si elle revient a l’affiche. Elle merite le detour.

Pourquoi la Comedie-française doit jouer Horvath

Il est essentiel que la Comedie-française programme des auteurs comme Horvath. Le répertoire classique (Moliere, Racine, Marivaux) est le socle de la maison, mais le théâtre est un art vivant qui doit se confronter aux textes contemporains et aux voix venues d’ailleurs.

Horvath, Brecht, Pirandello, Tchekhov — ces auteurs étrangers enrichissent le répertoire français en lui apportant des perspectives que les auteurs nationaux ne peuvent pas offrir. C’est la grandeur d’une institution comme la Comedie-française : etre a la fois gardienne d’un héritage et ouverte sur le monde.

Cette même année 2008 aura ete marquee par de nombreuses decouvertes theatrales et cinématographiques : retrouvez l’ensemble de mes coups de coeur dans mon palmares cinéma 2008, des meilleurs films de l’année, d’Into the Wild a Sparrow. Et pour une autre soirée de théâtre parisien marquante, je vous recommande ma critique de GOOD CANARY au théâtre Comédia, mise en scene par John Malkovich.

Questions fréquentes

De quoi parle Figaro Divorce d'Odon von Horvath ?

Figaro Divorce est une tragi-comedie qui fait suite au Mariage de Figaro de Beaumarchais. après la Revolution française, le comte et la comtesse Almaviva fuient la France, suivis par Figaro et Susanne. La piece raconte leur errance dans une Europe post-revolutionnaire, explorant les thèmes de l'exil, de l'immigration et de la perte d'identite.

Qui était Odon von Horvath et comment est-il mort ?

Odon von Horvath (1901-1938) était un dramaturge austro-hongrois ne en Croatie, de nationalité hongroise, élève entre Belgrade, Budapest, Bratislava et Munich. Il ecrivait en allemand. après l'interdiction de son oeuvre par les nazis en 1933, il erra en Europe. Il mourut tragiquement a Paris le 1er juin 1938, ecrase par une branche de platane arrachee par une tempete, en sortant du théâtre Marigny ou il venait de voir Blanche-Neige de Walt Disney.

Qui a mis en scene Figaro Divorce a la Comedie-française ?

La mise en scene était signee Jacques Lassalle, avec un dispositif tournant montrant tour a tour differents interieurs pour illustrer l'errance geographique et chronologique des personnages. La distribution incluait notamment Loic Corbery en Juriste et Denis Podalydes en Pedrille.

En quoi Figaro Divorce est-il un sequel du Mariage de Figaro ?

Figaro Divorce reprend les personnages de Beaumarchais - le comte et la comtesse Almaviva, Figaro, Susanne, Cherubin (devenu barman), Franchette, Antonio - mais les transpose dans un contexte post-revolutionnaire. écrit par Odon von Horvath en 1937, la piece prolonge la trilogie de Beaumarchais en montrant le destin des personnages en exil, dans une Europe qui prefigure les bouleversements du 20e siècle.

Peut-on avoir des billets pas chers a la Comedie-française ?

Oui, la Comedie-française propose des places a 5 euros vendues une heure avant le spectacle et jusqu'au lever du rideau. En semaine, il est souvent possible d'obtenir ces places a tarif reduit et même de se deplacer vers de meilleures places si la salle n'est pas pleine.