Un titre délicat comme de l’organza
Je t’ai épousée par allégresse — voilà un titre délicat comme de l’organza et pétillant comme du spumante, qui, à lui seul, donne envie de voir la pièce à l’affiche au Théâtre de la Madeleine. écrite en 1965 par Natalia Ginzburg, Je t’ai épousée par allégresse est une de ces comédies pas si comiques que ça dont regorge le cinéma italien des années 1960-70 (je pense à C’eravamo tanto amati (Nous nous sommes tant aimés), en moins tragique mais avec le même fond de désespoir).
Ici, le désespoir est en sourdine, et l’allégresse est le voile qui le recouvre : soit deux âmes dépareillées qui se rencontrent sans savoir pourquoi.
« Je t’ai épousée par allégresse »… lui dit-il. Et elle de répondre : « Et moi, je t’ai épousé pour ton argent ! »
Le quintette de personnages
Un quintette savoureux composé la distribution de cette pièce italienne :
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Giuliana et Pietro : un couple qui s’est marié trois semaines après s’être rencontré dans une soirée « de peintres »
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Vittoria : la domestique un peu sauvage, indomptable mais si séduisante de désobéissance et de désinvolture
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La mère de Pietro : persuadée que son fils n’a épousé cette fille que pour lui faire de la peine
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La sœur de Pietro : « ma sœur, c’est une dingue », prévient-il Giuliana
Plus quelques personnages dont on parle mais que l’on ne voit pas : des anciens amours, des connaissances, un médecin et deux poulets fermiers. Dans une mise en scène légère et efficace de Marie-Louise Bischofberger, Je t’ai épousée par allégresse se laisse regarder — comme vivent ses personnages — sans déplaisir.
Les acteurs : entre excellence et mystère
Le texte de Natalia Ginzburg — bien écrit, dynamique mais parfois s’égarant dans des digressions ou des répétitions inutiles qui cassent le rythme — est servi par une distribution plutôt réussie bien qu’inégale.
Stéphane Freiss : superbe comme toujours
Stéphane Freiss (dont je vous avais déjà parlé à propos de la pièce de Lars Noren) est, comme toujours, superbe : une maîtrise du phrase sans fautes, un effet comique précis comme le scalpel, des silences calculés à la milliseconde, un sens de repartie inné face aux femmes désemparées ou hystériques (tout comme chez Lars Noren, en somme).
Valeria Bruni-Tedeschi : le mystère
Face à lui, Valeria Bruni-Tedeschi est un mystère : elle possède à la fois les gestes et les intonations italiens des plus pittoresques, mais sa voix est si monocorde et son phrase si étrange que l’on décroche vite de ses monologues lassants. Au fond, elle joue toujours le même personnage : une femme qui, au mieux, n’a pas de prise sur sa vie, au pire, une femme désespérée.
Et pourtant, elle possède un je-ne-sais-quoi qui fait que, à chaque fois, je tombe dans le piège et j’ai envie de la revoir. Finalement, c’est dans la scène de la danse finale, où toute l’assemblée se lâche sur les motifs de Felicita…, que l’on se sent envahi par le charme et la présence de Bruni-Tedeschi sur scène et que l’on se dit : oui, c’est une femme allègre !
Les seconds rôles
Edith Scob dans le rôle de la mère est le pendant de Bruni-Tedeschi pour ce qui est des intonations, dans le sens où elle n’en a qu’une : celle d’une vieille bourgeoise irritée, ou plutôt la caricature de cette dernière. Elle en use et en abuse tant qu’au bout de dix minutes de sa présence sur scène, on n’en peut plus.
Armelle Berangier dans le rôle de la sœur ne manque pas de piquant et, justement, relève le niveau avec le peu de paroles que son rôle lui donne à prononcer. Enfin, Marie Vialle est juste ce qu’il faut dans le rôle de Vittoria — la domestique indomptable mais si séduisante de désobéissance et de désinvolture — mais on l’aurait appréciée encore plus si elle forçait moins son jeu.
Verdict et informations pratiques
Au final, une pièce très italienne que l’on apprécie davantage pour le texte que pour son interprétation, et qui gagnera peut-être en qualité au fur et à mesure. Pour l’instant, profitez du fait que la salle soit presque vide pour passer au kiosque de la Madeleine (ou de Montparnasse) pour y prendre des billets à moitié prix.
| Information | Détails |
|---|---|
| **Pièce** | Je t'ai épousée par allégresse |
| **Auteur** | Natalia Ginzburg (1965) |
| **Mise en scène** | Marie-Louise Bischofberger |
| **Distribution** | Valeria Bruni-Tedeschi, Stéphane Freiss, Edith Scob, Armelle Berangier, Marie Vialle |
| **Lieu** | Théâtre de la Madeleine, 19 rue de Surène, Paris 8e |
| **Horaires** | Mar-sam 21h, sam 18h30, dim 15h |
| **Saison** | Février – avril 2009 |
| **Tarifs** | De 18,50 € a 42 € |
| **Note** | ★★★☆☆ (3/5) |
(C) Photos : Pascal Gely
Natalia Ginzburg, une œuvre qui traverse le temps
près de soixante ans après sa création, Je t’ai épousée par allégresse continue de résonner. Natalia Ginzburg (1916-1991), écrivaine et dramaturge italienne majeure, est l’auteure de romans devenus des classiques de la littérature italienne : Les Voix du soir, Lessico famigliare (Les Mots de la tribu), Caro Michele. Son théâtre, moins connu en France, mérite d’être redécouvert pour sa capacité à capturer les non-dits du couple et de la famille avec une ironie douce-amère typiquement italienne.
Le Théâtre de la Madeleine, fondé en 1924, reste un écrin privilégié pour ce type de comédies de boulevard et de pièces intimistes. Situé au cœur du 8e arrondissement, il a accueilli au fil des décennies des noms prestigieux du théâtre français et continue de proposer une programmation misant sur les grands textes et les distributions de qualité.
Valeria Bruni Tedeschi : une artiste entre deux cultures
Valeria Bruni Tedeschi est, comme moi, une femme entre deux cultures — italienne de naissance, française d’adoption. Cette double identité nourrit son travail d’actrice et de réalisatrice avec une richesse que peu d’artistes possèdent. Son jeu est à la fois italien (expressif, passionné, débordant) et français (subtil, retenu, intellectuel). C’est un mélange détonnant qui donne des performances inoubliables.
Dans cette pièce, elle incarne une femme qui se débat avec l’amour, le désir et la maternité avec une franchise désarmante. Pas de faux-semblants, pas de pudeur excessive — juste la vérité crue d’une femme qui ose dire ce que la plupart pensent tout bas.
Le théâtre autobiographique
Je t’ai épousée par allégresse appartient au genre du théâtre autobiographique — cette tradition où l’auteur met sa propre vie en scène, sans filtre ni fiction. C’est un exercice risqué : trop de complaisance et ça tombe dans le narcissisme, trop de distance et ça perd en authenticité.
Bruni Tedeschi réussit cet équilibre avec brio. On sent que chaque mot a été vécu, chaque situation a été traversée — mais le tout est mis en forme avec assez de talent pour devenir universel. Ce n’est plus l’histoire d’une femme — c’est l’histoire de toutes les femmes qui ont aimé, douté, espéré.
