Comme si de rien n'était de Carla Bruni : un album sous influence

Carla Bruni revient en juillet 2008 avec Comme si de rien n'était, un troisième album qui peine à trouver sa propre voix. Entre emprunts trop visibles à Patricia Kaas et Barbara, auto-citations et approximations musicologiques, seules deux chansons se distinguent : la belle valse Dans ma jeunesse et
Comme si de rien n'était de Carla Bruni : un album sous influence

Le souvenir du premier album

J’avais adoré le premier album de Carla Bruni, Quelqu’un m’a dit (2002). Ce disque avait un charme désarmant, une fraîcheur qui s’imposait naturellement. Du deuxième album, No Promises (2007), j’avais gardé beaucoup moins de choses — seulement trois morceaux avaient survécu à l’épreuve du temps : Those Dancing Days Are Gone, No Promises et Lady Weeping.

Quand Comme si de rien n’était est sorti en juillet 2008, je l’ai écouté avec curiosité, sans a priori. Ce n’est pas l’album du siècle, mais ce n’est pas non plus une catastrophe. C’est un disque en demi-teinte, avec quelques jolies chansons et beaucoup de moments où l’on se dit : « j’ai déjà entendu ça quelque part ».

Comme si de rien n’était (2008)

Premier problème : L’Amoureuse, le premier single, sonne exactement comme Le toi du moi de l’album Quelqu’un m’a dit. C’est troublant. Quant à Notre grand amour, c’est une copie à peine déguisée de Those Dancing Days Are Gone. Quand un artiste se copie lui-même dès les premiers titres, on se demande ce qui nous attend pour la suite.

Patricia Kaas chantant Barbara

Et c’est là que se trouve la clé de cet album. À l’écoute, une évidence s’impose : Carla Bruni sonne comme Patricia Kaas chantant Barbara.

Dans les registres graves, on entend distinctement Patricia Kaas — celle de l’album Je te dis vous, avec ces intonations chaudes et un peu traînées. Dans les registres plus aigus, c’est Barbara qui apparaît — cette façon de monter vers les notes avec une sorte de fragilité théâtrale.

Ce n’est pas forcément un défaut en soi. Mais quand on peut identifier les influences chanson par chanson, note par note, cela devient un problème. Un album doit avoir sa propre voix, et celui-ci ne la trouve que par intermittence.

Petite parenthèse pour mes lecteurs russes : Patricia Kaas est très populaire en Russie. Ceux qui la connaissent bien reconnaîtront immédiatement les emprunts.

Les perles : Dans ma jeunesse et Déranger les pierres

Cela dit, l’album contient deux véritables réussites qui justifient presque à elles seules l’achat du disque.

Dans ma jeunesse est une belle valse mélancolique, le plus beau morceau de l’album. On y retrouve les intonations de Patricia Kaas, mais cette fois elles sont au service d’une mélodie qui fonctionne parfaitement. Le rythme de valse donne au morceau une grâce et une légèreté qui manquent ailleurs. C’est la chanson où Carla Bruni se rapproche le plus de quelque chose de personnel et d’émouvant.

Déranger les pierres, écrite par Julien Clerc, est l’autre réussite. Ici, c’est l’influence de Barbara qui domine, et elle est parfaitement assumée. La chanson a une intensité dramatique qui convient bien à la voix de Carla Bruni, et l’écriture de Julien Clerc apporte une solidité mélodique qui fait défaut à certains titres écrits par l’artiste elle-même.

À propos de Julien Clerc, il faut mentionner leur duo Si la photo est bonne. Les paroles ne manquent pas d’humour involontaire :

« Moi qui suis femme de président… »

    — Carla Bruni, *Si la photo est bonne* (duo avec Julien Clerc)

Difficile de ne pas sourire en entendant cette phrase, sachant qu’au moment de la sortie de l’album, Carla Bruni était effectivement devenue Première dame de France.

Le cas Je suis une enfant et Schumann

Et puis il y a Je suis une enfant, qui mérite un paragraphe à part entière — et pas pour les bonnes raisons.

Les crédits de la chanson indiquent qu’elle est écrite « sur les motifs du lied Robert Schumann ». Or, c’est tout simplement faux. Le morceau de Schumann utilisé n’est pas un lied (une mélodie pour voix et piano sur un poème). C’est Von fremden Ländern und Menschen (« Des pays et des gens étrangers »), la première pièce des célèbres Kinderszenen (Scènes d’enfants), op. 15 — un morceau pour piano seul, l’un des plus connus du répertoire romantique.

Cette confusion entre un lied et une pièce pour piano est consternante. Quand on fait le choix de citer un compositeur classique, la moindre des choses est de savoir ce qu’on cite. L’arrangement ralenti et simplifié ne rend pas non plus justice à l’original de Schumann, dont la beauté tient précisément à sa concision et à sa retenue.

C’est le genre de prétention intellectuelle mal maîtrisée qui agace profondément les mélomanes. Et c’est d’autant plus dommage que l’idée de base — construire une chanson autour d’un thème de Schumann — n’était pas mauvaise en soi.

Le reste de l’album, titre par titre

Passons en revue les autres morceaux, qui oscillent entre l’agréable et le dispensable :

  • You Belong to Me — Une reprise d’un vieux standard. La chanson originale est trop belle pour qu’on la rate complètement, et Carla Bruni s’en sort honorablement. Un moment agréable, sans plus.

  • Il vecchio e il bambino (Francesco Guccini) — Troublant : le morceau évoque irrésistiblement Where the Wild Roses Grow de Nick Cave. C’est beau, mais terriblement suicidaire comme ambiance.

  • Le Marin — Trop banal. Une chanson qui glisse sans laisser de trace, comme l’eau sous une coque.

  • Antilope — Tentative country qui ne fonctionne pas. La voix de Carla Bruni n’est tout simplement pas faite pour le country. Il faut savoir reconnaître ses limites.

  • Le poème de Houellebecq — Mettre en musique un texte de Houellebecq était une idée audacieuse. Malheureusement, la musique n’est pas à la hauteur du texte. Trop de Patricia Kaas dans l’interprétation, ce qui ne convient pas à l’univers désenchanté de l’écrivain.

Verdict : un disque trop dérivatif

Comme si de rien n’était est un album sous influence — et c’est là son principal défaut. Les influences sont trop traçables, trop évidentes, trop systématiques. On passe son temps à reconnaître Patricia Kaas ici, Barbara là, un auto-emprunt ailleurs.

Les deux chansons à garder sont Dans ma jeunesse et Déranger les pierres. Avec You Belong to Me en bonus si l’on est généreux. C’est peu sur un album de quatorze titres.

Ce n’est pas un mauvais disque. C’est un disque qui n’a pas trouvé sa propre identité, écrasé entre les références trop voyantes et les approximations (le fameux « lied » de Schumann). Carla Bruni a du talent, mais elle aurait gagné à digérer davantage ses influences avant de les coucher sur disque.

Note : 2/5 — Quelques jolis moments dans un océan de déjà-entendu.

Questions fréquentes

Que vaut l'album Comme si de rien n'était de Carla Bruni ?

L'album, sorti en juillet 2008, est un disque en demi-teinte. S'il contient quelques jolies chansons comme Dans ma jeunesse (une belle valse) et Déranger les pierres (écrite par Julien Clerc), l'ensemble souffre d'influences trop visibles : L'Amoureuse ressemble trait pour trait à Le toi du moi, et plusieurs titres rappellent excessivement Patricia Kaas ou Barbara. Un album sous influence qui peine à trouver sa propre voix.

Quelles sont les meilleures chansons de Comme si de rien n'était ?

Les deux perles de l'album sont Dans ma jeunesse, une valse mélancolique où l'on retrouve les meilleures intonations de Carla Bruni, et Déranger les pierres, composée par Julien Clerc avec une influence marquée de Barbara. You Belong to Me est également agréable. Le reste de l'album est plus inégal, avec des titres trop dérivatifs ou mal adaptés à la voix de l'artiste.

Pourquoi la chanson Je suis une enfant est-elle critiquée ?

La chanson est créditée comme écrite sur les motifs du lied Robert Schumann, une référence musicologiquement incorrecte. Il ne s'agit pas d'un lied mais de Von fremden Ländern und Menschen, la première pièce des Scènes d'enfants (Kinderszenen) de Schumann, un morceau très célèbre pour piano. Cette approximation a été mal reçue par les mélomanes, d'autant que l'arrangement ralenti et simplifié ne rend pas justice à l'original.