Réflexion sur les navets au cinéma, le Turnip Prize et pourquoi chaque mauvais film mérite d’etre vu. inspiré par Gilles Jacob.
Sommaire
La sagesse de Gilles Jacob
C’est une phrase de Gilles Jacob, longtemps a la tete du Festival de Cannes, qui m’a donne envie d’ecrire ce texte. Il y disait, en substance, qu’il est delicieux de voir un navet, parce que dans n’importe quel film, si mauvais soit-il, il y a toujours un plan ou une scene qui justifiait de l’avoir vu.
Venant d’un homme qui a passe sa vie a selectionner les films les plus exigeants du monde, cette declaration a quelque chose de desarmant. On attendrait d’un tel poste une intransigeance de gout, une hierarchie stricte entre le grand cinema et le reste. Il dit exactement le contraire : il dit qu’il faut regarder.
Cette phrase m’a suivie longtemps parce qu’elle deplace la question. Elle ne dit pas que les mauvais films sont bons, ni qu’il faudrait renoncer a juger. Elle dit qu’un film rate contient toujours quelque chose — une intention, un accident heureux, une seconde ou quelqu’un a bien travaille malgre tout.
Il y a la une forme de generosite critique que je trouve rare. Le reflexe du cinephile, et je le connais bien pour l’avoir eu, c’est de trier vite et de mepriser fort. Cela donne des conversations brillantes et des soirees ennuyeuses. La position de Jacob est plus modeste et, je crois, plus juste.
Un soulagement pour les cinephiles
J’ai grandi dans une culture ou la cinephilie est une affaire serieuse. En Russie, on discute d’un film pendant des heures, on cite des repliques, on defend ses gouts comme on defendrait une position politique. C’est passionnant et c’est epuisant — surtout quand on s’apercoit qu’on n’ose plus avouer certains plaisirs.
Or tout le monde a des plaisirs inavouables. Le film catastrophique regarde trois fois, la comedie dont on connait toutes les repliques, le melodrame qui fait pleurer alors qu’on en voit toutes les ficelles. Pendant longtemps, j’ai garde ces titres pour moi, avec la vague honte de trahir quelque chose.
La position de Gilles Jacob autorise a lever cette honte. Si l’homme qui selectionnait la competition cannoise reconnait le plaisir du navet, alors je peux bien reconnaitre le mien. Cela ne m’empeche pas d’aimer les films difficiles, et cela ne rend pas mes jugements plus mous — cela les rend seulement moins crispes.
Je dirais meme qu’il y a un benefice critique. Regarder un mauvais film avec attention apprend enormement sur la fabrication : on voit les coutures, on comprend pourquoi une scene ne fonctionne pas, on repere ce qui manque. Les chefs-d’oeuvre cachent leur mecanique ; les navets l’exhibent. Ce sont d’excellents professeurs.
Qu’est-ce qu’un navet au cinéma ?
Le mot navet est specifiquement français — aucune autre langue n’utilisé un legume pour designer un mauvais film. En anglais, on dit « turkey » (une dinde) ou « stinker » (un puant). En russe, on dit « khaltoura » (un travail bacle). Mais aucun de ces termes n’a la saveur du navet français, qui evoque a la fois la fadeur du legume et la tristesse de la deception.
D’ailleurs, tous les navets ne viennent pas du cinéma de divertissement grand public : certains surgissent même chez des cinéastes exigeants, comme le montre ce geste patriotique de Kira Mouratova qui a coûté cher, où l’intention artistique n’a pas suffi à sauver le résultat.
Un vrai navet se reconnait a plusieurs signes infaillibles :
- Un budget disproportionne par rapport au resultat (plus c’est cher, plus le navet est savoureux)
- Des acteurs célèbres visiblement genes d’etre la
- Un scenario qui defie toute logique narrative
- Des effets speciaux qui font rire au lieu d’impressionner
- Un message pretentieux qui masque le vide du propos
Le Turnip Prize : le génie de l’anti-art
Le Turnip Prize est une parodie britannique du Turner Prize — le prix d’art contemporain le plus prestigieux (et le plus controverse) du Royaume-Uni. crée en 1999 par un patron de pub du Somerset, il récompense l’oeuvre d’art qui a demande le moins d’effort possible.
Les laureats sont magnifiques d’absurdite :
- Un crayon plante dans du beurre (intitule « Butter Pencil »)
- Un pois sur un tambour (« Drum and Bass »)
- Un oeuf sur une chaise (titre non communique)
C’est du génie comique a l’État pur — et une critique devastatrice d’un monde de l’art contemporain qui confond parfois provocation et creation.
Les plus beaux navets de l’histoire
Voici mon palmares personnel des plus beaux navets cinématographiques :
- The Room (Tommy Wiseau, 2003) — le navet ultime, si mauvais qu’il est devenu culte. Wiseau a finance, écrit, realise et joue dans ce film dont chaque scene est un chef-d’oeuvre d’incompetence
- Catwoman (Pitof, 2004) — un réalisateur français, un budget de 100 millions, Halle Berry en combinaison de cuir. Resultat : le film le plus risible de la décennie
- Battlefield Earth (Roger Christian, 2000) — John Travolta en alien dreadlocke. Aucun commentaire supplementaire necessaire
En Russie soviétique, les navets avaient un charme particulier. Les films de propagande des années 50, avec leurs kolkhoziens souriants et leurs plans quinquennaux triomphants, sont devenus des navets cultes — non pour leur message, mais pour leur sincerite absurde. On les regarde aujourd’hui avec un melange de nostalgie et d’hilarite.
À retenir : un navet se reconnaît à un budget disproportionné, des acteurs célèbres visiblement gênés, un scénario incohérent et des effets spéciaux qui font rire au lieu d’impressionner. Le Turnip Prize, lui, célèbre volontairement cette esthétique du minimum d’effort — de l’anti-art assumé plutôt qu’un accident de production.
Le navet, un concept international
Le mot francais est unique en son genre, et c’est ce qui m’amuse le plus. Aucune autre langue, a ma connaissance, ne convoque un legume pour designer un mauvais film. Il faut une culture tres attachee a la table pour aller chercher son vocabulaire critique dans le potager.
L’anglais dit « turkey », une dinde, ce qui deplace l’insulte du legume vers la volaille sans gagner en elegance. Le russe, lui, parle de « khaltoura », un terme qui designe le travail bacle, fait a la va-vite pour toucher un cachet. La nuance est interessante : le francais insiste sur la fadeur du resultat, le russe sur la malhonnetete de la fabrication.
Cette difference n’est pas anodine. Elle dit deux rapports a l’echec artistique. Le navet francais est une deception de spectateur : on s’attendait a quelque chose, on n’a rien eu. La khaltoura russe est une accusation adressee a l’auteur : tu n’as pas fait ton travail. L’un juge l’effet, l’autre juge l’intention.
Le navet a aussi une existence proverbiale ailleurs. En russe, on dit qu’une chose est « plus simple que des navets a la vapeur » pour signifier qu’elle ne presente aucune difficulte — et le legume y garde la meme reputation de banalite sans relief. Il faut croire que le navet paie partout le prix de sa modestie.
Reste que la traduction est impossible. Quand j’explique a une amie russe qu’un film est « un navet », je dois faire un detour, et le mot perd sa saveur en route. C’est le propre des bons mots d’une langue : ils sont intraduisibles precisement parce qu’ils condensent une facon de voir. Celui-la, je l’ai adopte.
Le droit au navet
En definitive, il faut defendre le droit au navet. Un cinéma qui ne produirait que des chefs-d’oeuvre serait un cinéma sterile. Les navets nous rappellent que l’art est un risque — et que prendre des risques signifie parfois echouer spectaculairement. C’est dans ces échecs que se revele la nature veritable du cinéma : un art populaire, imparfait, glorieusement humain.
Et puis, avouons-le : il y a peu de plaisirs aussi jouissifs que de regarder un navet entre amis, avec du popcorn et un sens aigu du sarcasme. C’est un art en soi. À l’inverse, quand le cinéma touche juste, la réussite peut venir de sources inattendues — ainsi Baisers de cinéma d’Éric Fottorino, probablement le meilleur roman de la rentrée, rappelle que la littérature sait parfois mieux capter la magie du grand écran que le grand écran lui-même. Et pour l’exemple inverse, celui d’un vrai chef-d’œuvre à des années-lumière du navet, il suffit de revoir Le Silence de Lorna des frères Dardenne, une leçon de cinéma exigeant et sans compromis.
