L’intrigue : deux soeurs contre Valentina
À retenir. Marina Lewycka est décédée le 11 novembre 2025 à Londres, à l'âge de 79 ans, des suites d'une atrophie multisystématisée. Cette critique de son premier roman, publiée initialement en 2008, est mise à jour en hommage à une autrice qui a marqué la littérature de la diaspora ukrainienne.
L’histoire de deux soeurs qui essaient d’empecher leur pere octogenaire d’epouser une Venus ukrainienne a la recherche du luxe occidental, de cinquante ans sa cadette. Une breve histoire est une lecture succulente un brin heteroclite, alliant passages drolissimes a la Wodehouse, envolees lyriques sur les paysages ukrainiens, satire sociale sur les immigres de l’Est, rebondissements et revelations de secrets de famille.
Pour un autre regard sur les communautés est-europeennes installees a Paris, notre guide des quartiers russes de la capitale recense des lieux de vie et d’adaptation comparables.
Marina Lewycka, entre autobiographie et fiction
Marina Lewycka est nee a la fin de la guerre de parents ukrainiens dans un camp de refugies a Kiel, en Allemagne, et a grandi en Angleterre. Elle est mariée, mere d’une fille adulte et vit a Sheffield, ou elle enseigne a Hallam University. Une breve histoire du tracteur en Ukraine est son premier roman publié, récompense par le Woodhouse Award 2005 du meilleur livre humoristique écrit par une femme.
Le portrait de l’immigration ukrainienne
Au-dela de l’aspect humoristique, ce livre paraitra plus sérieux et reflechi a tous ceux qui ont des parents ages qui tombent en enfance. Ce cote enfantin et impuissant de la vieillesse est décrit dans un melange très juste de tendresse, d’humour et d’amertume. Certains passages ne font pas rire, et c’est tant mieux.
Quant au portrait de l’immigration ukrainienne, certains pourraient le trouver exagere, voire caricatural. Mais la force de la caricature est d’etre basee sur la realite qui, malgre la deformation, reste bien reconnaissable. La belle Valentina aux dessous en satin vert, son mari ingenieur et son fils surdoue reflettent les epaves post-socialistes de la société de tous les pays de l’ex-URSS.
Ce livre devrait etre lu par tous ceux qui sont animes par le desir d’epouser une femme « de l’Est ». Bien qu’elles ne soient pas toutes des Valentina, le scenario « Venus slave cherche informaticien français pas jeune pas beau pour demenager en France » reste tout de même très frequent. Ce livre est la meilleure facon de perdre ses illusions… Pour mieux comprendre les realites culturelles de cette région, les ressources de NetRussie offrent un éclairage complementaire.
Verdict
A lire dans le metro (temps de lecture : 2-3 jours de trajets, un peu plus si vous decidez de le lire en version originale). A conseiller a vos amis amoureux de l’Est, et a tous ceux qui peinent a accepter que les parents vieillissent.
Un roman qui fait rire de la tragédie
Ce qui rend Une brève histoire du tracteur en Ukraine si remarquable, c’est sa capacité à faire rire d’un sujet grave. L’immigration, la vieillesse, les conflits familiaux, l’héritage soviétique — Marina Lewycka transforme tout cela en comédie. Pas une comédie cynique ou cruelle, mais une comédie humaine, tendre et féroce à la fois.
Le personnage de Valentina — la jeune Ukrainienne aux formés généreuses qui épouse un vieil ingénieur anglais pour obtenir un visa — est un chef-d’œuvre de caricature affectueuse. On la déteste, on la plaint, on admire son culot. C’est un personnage comme seul un auteur qui connaît intimement les deux cultures (l’ukrainienne et l’anglaise) pouvait créer.
Pourquoi ce livre résonne pour une Russe à Paris
En tant que Russe vivant à l’étranger, ce roman me touche personnellement. Les dynamiques familiales décrites par Lewycka — les secrets de guerre, les non-dits entre générations, la culpabilité de ceux qui sont partis et le ressentiment de ceux qui sont restés — sont universelles dans la diaspora post-soviétique.
Le tracteur du titre est une métaphore brillante : c’est la technologie soviétique, ambitieuse mais bancale, qui a façonné des millions de vies. Mon grand-père était ingénieur dans une usine de tracteurs à Kharkov — ce livre aurait pu être l’histoire de ma famille.
Marina Lewycka et la littérature de la diaspora
Lewycka appartient à cette génération d’écrivains de la diaspora est-européenne qui ont trouvé dans l’humour un moyen de raconter l’indicible. Comme Milan Kundera pour les Tchèques, comme Andreï Makine pour les Russes, elle utilisé le décalage culturel comme matière première littéraire.
Son deuxième roman, Deux caravanes, poursuit cette veine avec l’histoire de travailleurs agricoles ukrainiens en Angleterre. Moins drôle mais plus profond, il confirme le talent de Lewycka pour décrire les absurdités de l’immigration contemporaine.
Un livre à offrir
Si vous ne devez lire qu’un seul livre sur l’expérience post-soviétique, c’est celui-ci. Il est drôle, intelligent, émouvant — et il vous apprendra plus sur la mentalité ukrainienne que n’importe quel reportage télévisé. Offrez-le à quiconque vous demande « mais c’est quoi, exactement, un pays post-soviétique ? » — la réponse est dans ces 300 pages jubilatoires.
Pour d’autres critiques littéraires, consultez mon article sur David Sedaris et la catégorie Livres de ce blog. Dans un tout autre registre cinématographique, ma critique du film Le Grand Alibi de Pascal Bonitzer explore aussi les faux-semblants et les secrets de famille, un thème qui résonne avec celui du roman de Lewycka.

Le tracteur comme metaphore de l’URSS
Le génie du titre de Lewycka — Une breve histoire du tracteur en Ukraine — tient dans sa capacité a condenser toute l’histoire soviétique en un seul objet. Le tracteur, c’est l’industrialisation forcee, les plans quinquennaux, la collectivisation des terres, la fierte nationale transformee en outil de propagande.
En Ukraine comme en Russie, le tracteur était un symbole de progres. Les affiches de propagande montraient des kolkhoziennes souriantes au volant de leurs machines, les films soviétiques glorifiaient les conducteurs de tracteur comme des heros nationaux. La realite était bien différente : des machines capricieuses, des pieces de rechange introuvables, des conditions de travail brutales.
Lewycka capture cette dissonance avec un humour qui n’appartient qu’aux gens de l’Est. Nous rions de ce qui nous fait mal — c’est notre mecanisme de survie national.
Un roman pour comprendre l’Europe post-soviétique
En 2026, alors que la question ukrainienne domine l’actualite, ce roman de 2005 prend une dimension prophetique. Lewycka y décrit déjà les fractures qui traversent la société ukrainienne : est contre ouest, russophones contre ukrainophones, nostalgie soviétique contre aspiration europeenne.
Le personnage du pere — un vieil ingenieur qui écrit une histoire du tracteur pour donner un sens a sa vie — est bouleversant. C’est l’homme soviétique par excellence : eduque, idealiste, incapable de s’adapter au monde nouveau, mais obstine dans sa quete de vérité technique. Mon grand-pere était exactement comme lui.
Pour découvrir davantage la culture ukrainienne et ses liens avec la Russie, parcourez les autres articles de ce blog consacrés à la Russie et à l’Europe de l’Est.
Marina Lewycka, une voix eteinte en 2025
Marina Lewycka est morte le 11 novembre 2025 a son domicile londonien, a l’age de 79 ans, des suites d’une atrophie multisystematisee (AMS), une maladie neurodegenerative rare et progressive. Elle laisse derriere elle son compagnon, l’historien Donald Sassoon, et sa fille Sonia.
Nee a la fin de la Seconde Guerre mondiale dans un camp de refugies a Kiel, en Allemagne, de parents ukrainiens deplaces par le conflit, Lewycka avait grandi et vecu toute sa vie adulte en Angleterre, ou elle a longtemps enseigne a Sheffield Hallam University avant de connaitre, sur le tard, un succes litteraire retentissant avec Une breve histoire du tracteur en Ukraine. Publie alors qu’elle avait passe la soixantaine, ce premier roman traduit en plus de 30 langues a fait d’elle l’une des voix les plus reconnaissables de la litterature comique britannique — tout en restant profondement ancree dans son heritage ukrainien.
Un heritage litteraire qui prend un relief nouveau
La disparition de Lewycka survient dans un contexte ou la question ukrainienne n’a plus rien d’une curiosite litteraire exotique. Ce qui pouvait, en 2005, se lire comme une comedie familiale legere sur des immigres de l’Est prend aujourd’hui une resonance differente : le portrait qu’elle dressait de la diaspora ukrainienne — ses fractures generationnelles, sa memoire des famines et des deportations, son ambivalence entre nostalgie soviétique et aspiration a l’Occident — s’est revele, avec le recul, remarquablement lucide sur des tensions qui allaient structurer l’actualite ukrainienne des années plus tard.
Au-dela de son roman le plus connu, Lewycka a publié plusieurs autres ouvrages explorant les memes tensions entre humour et gravite : Deux caravanes sur les travailleurs agricoles est-europeens en Angleterre, ou encore Des adhesifs dans le monde moderne. Son œuvre entiere temoigne d’une meme conviction : que le rire reste, meme face aux pires tragedies de l’histoire du XXe siecle, une facon legitime — et necessaire — de continuer a raconter.

La littérature ukrainienne, encore trop peu visible en France
Marina Lewycka ecrivait en anglais, depuis l’Angleterre, sur une famille ukrainienne — une position d’entre-deux qui a paradoxalement contribue a rendre son roman accessible a un très large public occidental. Cette accessibilite reste, aujourd’hui encore, l’exception plutot que la regle : la litterature ukrainienne ecrite en ukrainien demeure largement absente des librairies françaises, au point d’etre parfois encore melangee au rayon « litterature russe » faute de categorisation dediee.
La situation a neanmoins commence a evoluer depuis 2022. Des maisons d’edition comme Noir sur Blanc, Bleu et Jaune ou Liana Levi ont entrepris de publier davantage d’auteurs ukrainiens contemporains. Andreï Kourkov, dont le roman Le Pingouin avait déjà connu un succes notable en France, a recu le prix Medicis etranger en 2022 pour Les Abeilles grises et continue de multiplier les rencontres publiques en France — il en tenait encore recemment a Lyon, insistant sur le fait que la guerre est devenue, selon ses propres mots, « la nouvelle normalite anormale » pour les Ukrainiens.
Aux cotes de Kourkov, Serhiy Jadan (traduit avec un succes particulier en Allemagne) et Oksana Zaboujko — dont l’essai pionnier Explorations sur le terrain du sexe ukrainien avait déjà marque la scene litteraire ukrainienne des 1996 par son double geste feministe et anticolonial — comptent parmi les voix qui beneficient aujourd’hui d’une attention nouvelle en France. Le roman de Lewycka, par son humour et son accessibilite, aura ete pour beaucoup de lecteurs français une première porte d’entree, certes indirecte et anglophone, vers une culture ukrainienne dont la reconnaissance litteraire propre reste encore, vingt ans plus tard, un chantier largement inacheve. Sa disparition invite, plus que jamais, a poursuivre ce travail de traduction et de visibilite qu’elle a, sans le savoir peut-etre, contribue a amorcer.
Les personnages secondaires : une galerie de portraits
Ce qui enrichit le roman au-dela de l’intrigue principale, ce sont les personnages secondaires. La soeur ainee de la narratrice, Vera — survivante de la guerre, marquée par la famine et les deportations — incarne la mémoire douloureuse de l’Ukraine. Leur pere, l’ingenieur retraite qui écrit son histoire du tracteur au lieu de voir la realite en face, est un personnage d’une tendresse infinie.
Et puis il y a Valentina elle-même — la jeune Ukrainienne ambitieuse que tout le monde deteste mais que personne ne peut ignorer. Lewycka refuse de la caricaturer : elle lui donne une histoire, des motivations, une humanite. C’est ce qui distingue un bon roman d’un simple récit comique — la capacité a voir l’humain derriere le stereotype.
Pour un autre regard porte sur la diaspora d’Europe de l’Est installee a Paris, notre portrait de la communauté russe de la capitale documente des trajectoires d’exil et d’adaptation qui font echo, a leur maniere, a celles decrites par Lewycka.
L’Ukraine dans la littérature contemporaine
Depuis Une breve histoire du tracteur en Ukraine, la litterature ukrainienne a gagne en visibilité internationale. Des auteurs comme Andreï Kourkov (Le Pingouin), Serhiy Jadan (Mesopotamie) et Oksana Zaboujko (enquêtes de terrain sur le sexe ukrainien) sont traduits dans le monde entier.
Cette emergence litteraire temoigne de la vitalite culturelle d’un pays longtemps eclipise par son voisin russe. L’Ukraine est aussi un pays agricole par excellence, grenier a ble de l’Europe, dont les paysages de steppes et de champs de tournesols fascinent les voyageurs — ce guide sur l’Ukraine en donne un bel apercu. Et pour une Russe comme moi, lire ces auteurs est une facon de comprendre un peuple frere dont l’histoire est indissociable de la notre.
