Grandeur et déclin de Lily Bourbon, de Iouri Droujnikov

Dernier roman de Iouri Droujnikov, écrivain russo-americain disparu en 2008, Grandeur et declin de Lily Bourbon, poetesse et catin (Fayard) est une perle d'humour noir dans la grande tradition du roman satirique russe. A 96 ans, Lily Bourbon emigre aux États-Unis pour conquerir des coeurs et des por
Grandeur et declin de Lily Bourbon, poetesse et catin : le dernier roman satirique de Iouri Droujnikov

Un roman drole et excentrique

Le dernier roman de Iouri Droujnikov — dernier, parce qu’ultime et parce que l’auteur est mort en mai 2008 — Grandeur et declin de Lily Bourbon, poetesse et catin, est sorti chez Fayard. Un roman drole et excentrique qui raconte les aventures de Lily Bourbon, « poetesse et catin » qui, agee de quatre-vingt-seize ans, arrive aux États-Unis pour conquerir des coeurs… et des porte-monnaie.

En trempant sa plume dans l’encre de l’humour noir, Droujnikov peint un portrait d’une femme extraordinaire, entre l’eloge et la caricature de la vieillesse « doree ». Mais Grandeur et declin… est aussi une fresque de l’immigration russe aux États-Unis realisee dans les meilleures traditions du roman satirique russe.

Droujnikov, un personnage a part dans la littérature russe

Droujnikov est un personnage a part dans le paysage litteraire russe : emigre aux États-Unis en 1987 après dix ans de traque avec, pour seule perspective, l’enfermement en hopital psychiatrique, il n’a jamais ete percu comme un écrivain « russe », mais comme appartenant a ce qu’on appelle les « Russes de l’étranger » (en russe : russkoe zarubezhie).

Les écrivains russes de l’étranger

Depuis 1917, voire avant pour ceux qui fuyaient la Première Guerre mondiale, les écrivains et artistes russes avaient formé, a l’étranger, une étrange communauté heteroclite unie par le sentiment de nostalgie decuple par l’impossibilite du retour — une histoire que l’on retrouve egalement, dans un registre plus intime, du cote de la communauté russe installée a Paris et de son propre rapport a l’exil. Si certains, comme Droujnikov, ont pu revoir la Russie et même y etre publiés, ils n’ont plus jamais fait partie de la litterature russe « metropolitaine » qui continua a évoluer selon sa propre trajectoire et ses propres lois du marche.

Les oeuvres « russes » de Droujnikov sont donc relativement peu connues. A l’étranger, il s’est fait connaître grace a la traduction anglaise de son roman Des anges sur la pointe d’une aiguille qui fait partie de la liste « Meilleurs ouvrages de la litterature contemporaine en traduction » de l’UNESCO, et que Soljenitsyne a qualifie de « livre essentiel ». N’ayant pas lu ce roman, je ne peux que le croire sur parole. Ceci dit, j’ai l’impression qu’il y a quand même des desavantages a la canonisation de Soljenitsyne : cela rappelle la vieille tendance communiste qui fut de citer Lenine a propos de tout et n’importe quoi.

Cette tradition des échanges litteraires franco-russes a permis a de nombreux écrivains de l’emigration russe de trouver un public en France. Droujnikov en est un exemple remarquable, publié chez Fayard avec une traduction française qui sublime l’original.

Dans la lignee du roman satirique russe

Ce theme de la satire du systeme sovietique se retrouve, dans un registre policier cette fois, chez Iouri Vainer avec Corde, pierre et polar sovietique, qui explore par la fiction noire les memes mecanismes d’arbitraire et de suspicion generalisee.

Grandeur et declin de Lily Bourbon, poetesse et catin rappelle les grands et moins grands maitres du roman satirique soviétique : bien sur, Ilf et Petrov (ce sont des as ! Si vous n’avez pas lu leurs Les Douze Chaises et Le Veau d’or, faites-le ! Ce sont des romans fondateurs de l’humour soviétique !), Zochtchenko, mais aussi Vladimir Kounine dont le drolissime Ivanov et Rabinovitch, ou « I go to Haifa! » n’est malheureusement pas traduit en français. Pour les russophones, tout cela est bien évidemment telechargeable sur Internet, ne serait-ce que sur lib.ru.

Si Droujnikov n’atteint pas les sommets de l’art de la satire, il a le mérite de le renouveler avec des thematiques inedites, telles l’immigration russe, la vieillesse, la « chasse au mari étranger » de certaines femmes russes et le « rêve americain » dans son interprétation russe.

L’histoire de Lily Bourbon

Dans les années 1920, la jeune Lily Chapiro epouse Andrei Gastonovitch Bourbon, poète pour enfants et descendant des Bourbons. Bientot, son mari est interdit de publication (car « aristocrate »), et ses vers sont publiés sous le nom de sa femme. C’est ainsi que Lily Bourbon est promue coryphee de la litterature enfantine et commence a surfer, de vague en vague, de mari en mari, sur les sommets du pouvoir communiste.

Après la chute de l’URSS, elle emigre aux États-Unis a la recherche d’une nouvelle vie, persuadee que « une vie sans risques serait comme une soupe sans sel ». La commence l’histoire racontee par Droujnikov.

Autour d’elle, gravitent divers « pretendants » : un professeur specialiste de Hemingway, un retraite americain, un tanguero mexicain, un immigre russe illegal… Et puis ce professeur russe de Berkeley (Droujnikov lui-même), charge de traduire l’amour desdits pretendants en la langue de Pouchkine.

Extraits choisis

« Devant nous se tenait une vieille femme longue comme une perche, d’un age difficile a determiner, les seins jaunes colles au ventre et encadrant un collier de perles d’ambre grosses comme des grains de raisin, collier qui constituait son unique vetement, a l’exception de ses escarpins rouges a hauts talons. (…) Après avoir examine attentivement ma femme, elle s’en ecarta suffisamment pour eviter toute comparaison. Elle avait tort. A sa maniere, cette femme était belle. Il emanait d’elle un fluide magique (…) Pour la première fois de ma vie, je comprenais que le corps feminin est si parfait que l’age peut le modifier mais ne peut l’abimer. Il reste quelque chose de la perfection des lignes et même, je le jure (…), une certaine attraction sexuelle. (…) Les vieilles femmes nues sont magnifiques — j’en suis convaincu et vous ne me ferez pas changer d’avis. »

Ken, retraite americain enflamme par la sensualite de Lily, persuade le narrateur de l’aider avec la demande en mariage :

« Je me resous donc a offrir a Lily la main et le coeur… d’un autre. (…)

      — Il se fiche de moi ou quoi ?
      — Pensez-vous ! Ken est absolument sérieux.
      — S'il est sérieux, pourquoi me propose-t-il des inepties pareilles ? Officiellement, j'ai ete mariée dix-huit fois, en realite j'en ai perdu le compte. Il est completement stupide ! »
      « Elle baissa le ton et, sans la moindre émotion, poursuivit en marmonnant :
      — Ne traduisez pas ca, jeune homme. Voila ce que vous allez lui dire...
      Ses yeux brillerent d'un eclat soudain, un sourire de bonheur retrouve eclaira son visage rajeuni. Elle tourna son regard vers Ken, battit des paupieres avec coquetterie et (...) murmura :
      — Si tu insistes, mon cheri, je suis d'accord. »

Un grand bravo a la traductrice

Un grand bravo a la traductrice Marilyne Fellous pour avoir trouve le titre français — le titre original etant simplement… « Superfemme » (Superwoman, quoi) — mais aussi pour avoir su transmettre les subtilites de l’humour de Droujnikov en français. C’est un des rares livres traduits du russe que j’aie ete capable de lire en français sans eprouver le besoin de jeter un coup d’oeil dans l’original.

Le titre français, Grandeur et declin de Lily Bourbon, poetesse et catin, evoque a la fois Gibbon (Decline and Fall of the Roman Empire) et le grand roman picaresque. Un choix de traduction inspiré qui donne au livre un cachet supplementaire pour le lecteur francophone, soulignant l’ironie et la grandiloquence parodique du récit. Ce travail de traduction rejoint les enjeux plus larges de la litterature russe traduite et lue en France, un theme recurrent pour quiconque suit la production editoriale russophone depuis Paris.

Informations sur le livre

Information Details
**Titre** Grandeur et declin de Lily Bourbon, poetesse et catin
**Auteur** Iouri Droujnikov (1933-2008)
**Traductrice** Marilyne Fellous
**éditeur** Fayard
**Genre** Roman satirique
**thèmes** Immigration russe, vieillesse, rêve americain, satire
**Note** ★★★★☆ (4/5)

Droujnikov, de son vrai nom Alperovitch

Vieille machine a ecrire posee sur un bureau en bois avec des feuillets manuscrits
Droujnikov a construit son œuvre a cheval entre la Russie sovietique et l'exil americain.

De son vrai nom Iouri Israïlevitch Alperovitch, Droujnikov est ne a Moscou en 1933 et mort a Davis, en Californie, en 2008 — l’année même de la parution française de Grandeur et declin de Lily Bourbon. Ne dans un milieu d’artistes, il etudie l’histoire et la philologie avant d’exercer divers metiers lies a la presse et a la litterature en URSS. Ce sont ses prises de position antistaliniennes et son independance intellectuelle qui le mettent très tot en conflit ouvert avec les autorites sovietiques, jusqu’a cette decennie de « traque » — dix ans, selon ses propres mots — qui precede son emigration en 1987, d’abord vers l’Autriche puis vers les États-Unis.

Son roman le plus connu a l’international, Des anges sur la pointe d’une aiguille (Angels on the Head of a Pin), a ete ecrit sur une decennie entiere, entre 1969 et 1979. Le livre met en scene la redaction d’un grand journal sovietique a la fin des années 1960, au moment précis ou se referme la parenthese du « degel » khrouchtchevien et ou s’installe la chape brejnevienne. A la fois roman satirique et roman d’exil, il montre de l’interieur le fonctionnement du conformisme, de la langue de bois et des mecanismes de la censure — un theme que l’on retrouve, transpose dans un tout autre registre, dans Grandeur et declin de Lily Bourbon, ou l’ironie porte cette fois sur les mecanismes de l’emigration et de la reconstruction identitaire aux États-Unis.

Une place singuliere dans la littérature russe de l’emigration

Dans la tradition du russkoe zarubezhie — la litterature russe de l’emigration, qui s’etend en vagues successives depuis 1917 — Droujnikov occupe une place de passeur critique tardif. Il conserve la langue, les formes et les obsessions de la prose russe classique, tout en les deplacant vers une experience d’exil et de dissidence propre a la toute fin de l’époque sovietique — une specificite qui le distingue des premieres vagues d’emigres blancs des années 1920.

On peut le rapprocher d’Ilf et Petrov par le goût du grotesque, du dialogue vif et de l’ironie narrative face aux comportements sociaux. Mais chez Droujnikov, le rire est moins celui, insouciant, de la NEP des années 1920 que celui, plus amer, d’une societe bureaucratique figee — nourri par l’experience concrete du dissident et de l’exile. Le rapprochement avec Zochtchenko reste egalement pertinent pour la miniaturisation satirique et l’observation deformee du quotidien, mais Droujnikov ecrit dans un contexte post-stalinien puis post-degel, ou la satire se double toujours d’une reflexion sur la memoire, la peur et la falsification historique — une dimension qui traverse en filigrane jusqu’a son dernier roman, en apparence purement comique.

De la satire du journalisme sovietique a la satire de l’exil americain

Livre relie ancien pose sur une etagere en bois parmi d'autres ouvrages anciens
Des anges sur la pointe d'une aiguille reste, dans la production de Droujnikov, l'ouvrage le plus reconnu a l'international.
À retenir. Entre Des anges sur la pointe d'une aiguille (1969-1979) et Grandeur et declin de Lily Bourbon (2008), Droujnikov deplace son regard satirique de la redaction d'un journal sovietique vers la communaute des emigres russes aux États-Unis — mais garde la même exigence d'observation sociale sans complaisance.

Ce glissement thematique n’est pas anodin. Dans Des anges sur la pointe d’une aiguille, Droujnikov dissequait de l’interieur les mecanismes de la censure et du conformisme au sein de la presse sovietique — un sujet qu’il connaissait intimement pour l’avoir vecu comme journaliste avant son emigration. Dans Grandeur et declin de Lily Bourbon, publie a titre posthume en France l’année même de sa mort, il tourne son regard vers un tout autre objet : la communaute des emigres russes aux États-Unis, avec ses codes propres, ses illusions sur le « rêve americain » et ses strategies de survie sociale et affective une fois la frontiere franchie.

Cette double trajectoire thematique — de la satire du système sovietique a la satire de l’exil lui-meme — fait de Droujnikov un observateur rare : peu d’ecrivains de la litterature russe de l’emigration ont su retourner leur regard critique aussi bien contre le système qu’ils avaient fui que contre la communaute qu’ils avaient rejointe. C’est precisement cette double exigence, refusant a la fois la nostalgie complaisante et le ressentiment facile envers le pays d’accueil, qui donne a Grandeur et declin de Lily Bourbon sa saveur particuliere : un dernier roman qui, sous une apparence de pure comedie, prolonge toute une vie d’ecriture consacree a l’observation lucide — et souvent grinçante — des systemes sociaux, qu’ils soient sovietiques ou americains. Pour poursuivre cette exploration de la litterature russe en France, on pourra egalement decouvrir les salons et cafes litteraires russes de Paris, lieux ou cette tradition litteraire de l’emigration continue de se transmettre aujourd’hui.

Questions fréquentes

Qui était Iouri Droujnikov et pourquoi est-il un auteur important de la litterature russe ?

Iouri Droujnikov (1933-2008) était un écrivain russo-americain qui a emigre aux États-Unis en 1987 après dix ans de persecutions en URSS. Appartenant a la tradition des Russes de l'étranger (russkoe zarubezhie), il est surtout connu a l'international pour Des anges sur la pointe d'une aiguille, inscrit sur la liste UNESCO des meilleurs ouvrages de litterature contemporaine en traduction et qualifie de livre essentiel par Soljenitsyne. Son dernier roman, Grandeur et declin de Lily Bourbon, renouvelle la grande tradition du roman satirique russe avec des thèmes inedits comme l'immigration russe et le reve americain.

De quoi parle le roman Grandeur et declin de Lily Bourbon ?

Grandeur et declin de Lily Bourbon, poetesse et catin raconte l'histoire de Lily Bourbon, une femme russe de 96 ans qui emigre aux États-Unis après la chute de l'URSS. Ancienne coryphee de la litterature enfantine soviétique, elle arrive en Amerique pour conquerir des coeurs et des porte-monnaie. Autour d'elle gravitent divers pretendants, et un professeur russe de Berkeley (Droujnikov lui-même) se retrouve charge de traduire leurs declarations d'amour. C'est a la fois un portrait hilarant de la vieillesse doree et une fresque de l'immigration russe aux États-Unis.

Quels sont les grands auteurs du roman satirique russe a découvrir ?

Les maitres incontestes du roman satirique russe sont Ilf et Petrov, auteurs des Douze Chaises et du Veau d'or, romans fondateurs de l'humour soviétique. Mikhail Zochtchenko est également un classique du genre avec ses nouvelles satiriques. Vladimir Kounine, moins connu en France, a écrit l'hilarant Ivanov et Rabinovitch. Iouri Droujnikov renouvelle cette tradition avec des thèmes contemporains comme l'immigration et le reve americain. Ces auteurs partagent un regard mordant sur la société russe et soviétique, mele d'une tendresse profonde pour leurs personnages.