Une communication désastreuse
Ce festival en est à sa cinquième édition (c’était, à l’époque, la semaine des films russes “Paris-Art-Moscou”), et pourtant, sa communication est toujours aussi mauvaise. Pour tout vous avouer, j’ai appris son existence il y a quelques jours, après avoir remarqué que des personnes faisant des recherches « festival films russes paris » sur Google atterrissaient sur mon site.
Je me suis demandée : mais donc, il y a un festival de films russes à Paris en ce moment ? En cherchant moi-même sur Google, j’atterris directement sur leur programme, génial ! Sauf qu’il s’agissait du programme 2004 ! Faut le faire, quand même. Après un quart d’heure de recherches soutenues, j’ai fini par trouver les dates et les horaires du festival 2007, sur le site (excellent, par ailleurs) Kinoglaz, consacré au cinéma russe.
Le programme : que faut-il voir ?
Étant un peu déconnectée de l’actualité russe (vu, entre autres, la merveilleuse communication décrite ci-dessus), j’ai contacté un copain russe cinéphile. Voici son verdict sur les films présentés :
Le programme du festival Regards de Russie
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Deux en Un de Kira Mouratova — Un film aux motifs lynchiens avec Renata Litvinova. À voir absolument !
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Amour, broutille et toile de maître — Film “trash jeune” avec Kristina Orbakaiite et Gocha Kutsenko échangeant leurs corps. À voir “uniquement en cas d’empoisonnement, pour activer le réflexe vomitif”.
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Le Code Apocalypse — Un « blockbuster semi-hollywoodien » où la nounou Vika sauve le monde. Financé par le Fonds de soutien du cinéma patriotique de Russie. Alléchant !
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Père de Solovov — Un énième film marasmatique sur le complexe d’Œdipe dans l’après-guerre.
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Le Jeu russe — Film plutôt moyen d’après Les Joueurs de Gogol.
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L’Étau de Todorovsky — Film d’action sur les trafiquants de drogue, sponsorisé par le Gosnarkokontrol.
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Voyage avec des animaux de compagnie — À vue de nez, encore un film orthodoxo-propagandiste.
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Le Pétrolier Tango — Version grand écran d’une série sur les querelles de gangs de bandits russes.
Deux en Un de Kira Mouratova
À voir absolument : Deux en Un, parce que les films de Mouratova ne sortent plus en France depuis un moment. Qu’on aime Mouratova ou qu’on soit allergique à son style, c’est toujours un moment de cinéma. Kira Mouratova est une réalisatrice inclassable, dont les films explorent l’absurdité de la condition humaine avec une liberté formelle rare.
Et sinon, perso, j’irai peut-être à l’ouverture voir Le Code Apocalypse — il vaut mieux y aller avec une bande de copains russophones pour mieux rigoler de nos tentatives pseudo-hollywoodiennes. En même temps, je n’ai pas encore digéré le Night Watch…
Verdict
Un festival qui mérite d’exister mais dont la communication reste un mystère. 3 étoiles sur 5 : la programmation est très inégale, mais le simple fait de pouvoir voir du cinéma russe à Paris est déjà une raison suffisante pour y aller.
Des infos sur l’édition suivante du festival.
Le cinéma russe en France
Le festival Regards de Russie a continué à se développer au fil des ans, devenant un rendez-vous attendu par les cinéphiles parisiens. Le cinéma russe connaît d’ailleurs un renouveau créatif remarquable, avec des réalisateurs comme Kirill Serebrennikov (« La Femme de Tchaïkovski », présente à Cannes), Kantemir Balagov ou Ilya Khrjanovsky.

Pour les amateurs de culture russe à Paris, les occasions de voir du cinéma russe se sont multipliées : projections au Centre spirituel et culturel orthodoxe russe du quai Branly, rétrospectives à la Cinémathèque française, et festivals dédiés. Le cinéma reste l’une des fenêtres les plus accessibles sur la culture russe contemporaine.
Pour suivre les rendez-vous au-delà de la capitale, le calendrier annuel des festivals russes en France recense les éditions parisiennes, régionales et balnéaires, du Russenko de Kremlin-Bicêtre aux cycles de Honfleur et de Nice.
Kira Mouratova, une œuvre à redécouvrir
Ce qui frappe, avec le recul, dans cette critique de 2007, c’est la place centrale accordée à Kira Mouratova. Née en Roumanie en 1934, cette réalisatrice a fait toute sa carrière à Odessa, en Ukraine, tout en tournant essentiellement en russe — une trajectoire typique de l’espace culturel soviétique où les frontières entre nations n’ont jamais coïncidé avec les frontières linguistiques et artistiques.
Mouratova est morte en 2018 à Odessa, laissant une œuvre exigeante et profondément singulière : Brefs rencontres (1967), Les Longs Adieux (1971, censure pendant plus de quinze ans par la censure soviétique avant sa sortie), Le Syndrome asthénique (1990, Ours d’argent à Berlin). Son style — un mélange d’absurde, de répétitions hypnotiques et d’une empathie féroce pour les marginaux — en fait l’une des cinéastes les plus singulières de l’espace russophone et ukrainien, encore trop peu montrée en France en dehors de quelques rétrospectives spécialisées.
Le renouveau du cinéma russe : entre reconnaissance internationale et rupture
Le panorama du cinéma russe contemporain esquisse déjà, dans cet article, l’emergence de réalisateurs qui allaient marquer la décennie suivante — notamment Kirill Serebrennikov, cite ici pour La Femme de Tchaikovski, presente a Cannes. Depuis, la trajectoire de Serebrennikov est devenue emblematique des tensions traversant le cinéma russe : assigne a residence en Russie de 2017 a 2019 dans une affaire largement percue comme une persecution politique, il a depuis quitte le pays et poursuit sa carriere en Europe, continuant a presenter ses films dans les grands festivals internationaux tout en denoncant publiquement la guerre en Ukraine.
Cette trajectoire illustre une rupture plus large : depuis 2022, une partie significative du cinéma russe indépendant s’est exilée ou a choisi de se distancier ouvertement du régime, tandis que le cinéma produit avec le soutien de l’État russe se trouve largement boycotté par les festivals occidentaux. Le paysage décrit avec légèreté dans cet article de 2007 — un cinéma russe qui cherche simplement sa place à Paris — a laissé place à une situation bien plus politisée, où la question de savoir quels films russes montrer, et dans quel cadre, est devenue elle-même un sujet de débat.
Sur d’autres figures artistiques russes qui ont fait de Paris leur point d’ancrage, notre critique de l’exposition Chaim Soutine à la Pinacothèque offre un éclairage complémentaire, côté peinture cette fois.
Kantemir Balagov, une génération en exil
Kantemir Balagov, cite dans cette actualisation parmi les jeunes talents du cinéma russe, illustre parfaitement cette rupture. Né en 1991 à Naltchik, formé à l’école de cinéma locale créée en 2010 par le maître Alexandre Sokourov — lui-même élève d’Andreï Tarkovski au célèbre VGIK de Moscou dans les années 1970 — Balagov appartient à la toute première promotion issue de cette école régionale, une douzaine d’étudiants seulement, dont il s’impose rapidement comme le talent le plus remarqué. Il s’affirme dès 2017 avec Une femme douce (Tesnota), sélectionné à Un Certain Regard à Cannes, avant de recevoir en 2019 le Prix de la mise en scène dans la même section pour Une grande fille (Dylda), film soumis par la Russie aux Oscars.

Cette filiation directe — Tarkovski, puis Sokourov, puis Balagov — donne la mesure de la richesse d’une tradition cinématographique russe qui continue de produire, génération après génération, des auteurs d’exigence formelle rare, même lorsque leurs carrières finissent, comme celle de Balagov, par se poursuivre loin de la Russie.
Balagov quitte la Russie au début de l’année 2022, quelques semaines à peine avant l’invasion de l’Ukraine, pour poursuivre sa carrière aux États-Unis — où il réalisera notamment plusieurs épisodes de la série à succès The Last of Us pour HBO. Son parcours résumé, à lui seul, le basculement d’une génération entière de cinéastes russes formée dans l’héritage de Tarkovski et de l’école de Mosfilm, mais dont l’avenir professionnel et personnel s’est brutalement joué en dehors des frontières russes.
Le cinéma russe à Paris aujourd’hui
Malgré ce contexte tendu, le cinéma russe et post-soviétique conserve à Paris des lieux de diffusion actifs : projections régulières au Centre spirituel et culturel orthodoxe russe du quai Branly, rétrospectives ponctuelles à la Cinemathèque française, et festivals spécialisés qui continuent, avec prudence, à distinguer le cinéma d’auteur russe indépendant — souvent lui-même critique du régime — de la production officielle sponsorisée par l’État. Cette distinction, absente du ton badin de l’article original de 2007, est devenue en 2026 une question éditoriale à part entière pour quiconque programme du cinéma russophone en France.
Le cas Khrjanovsky et le projet DAU
Un autre cinéaste russe mérite d’être mentionné pour comprendre l’ampleur des trajectoires possibles au sein de cette génération : Ilya Khrjanovsky, connu pour le projet DAU, une entreprise pluridisciplinaire hors norme mêlant cinéma, art et anthropologie, qui a produit 14 longs métrages et trois séries télévisées, présentée à Paris en 2019. Entre 2020 et 2023, Khrjanovsky a occupé le poste de directeur artistique du Babyn Yar Holocaust Memorial Center à Kyiv, mémorial dédié au massacre nazi de 1941 — une fonction qui l’a placé au cœur même des tensions mémorielles entre Russie et Ukraine, quelques mois seulement avant que la guerre ne redessine complètement les relations entre les deux pays.
Ces trajectoires individuelles — Balagov exilé aux États-Unis, Khrjanovsky engagé sur un projet mémoriel à Kyiv, Serebrennikov poursuivant sa carrière en Europe après des années d’assignation à résidence — dessinent, mieux qu’aucun discours général, la complexité d’une génération de cinéastes russes prise entre héritage culturel commun et ruptures politiques radicales. Le festival modeste décrit dans cet article de 2007 n’annonçait rien de cette complexité à venir — mais il en portait déjà, en germe, les personnages qui allaient la traverser.
Pour un panorama plus large de la vie culturelle et communautaire russe à Paris aujourd’hui, notre guide des quartiers russes de la capitale recense d’autres lieux où cette présence culturelle continue de se manifester.
Ce qui reste, malgré tout : le besoin de voir ces films
Malgré la politisation croissante de tout ce qui touche à la culture russe depuis 2022, l’argument central de cette critique de 2007 reste, paradoxalement, plus valable que jamais : le simple fait de pouvoir voir du cinéma russophone indépendant à Paris demeure une raison suffisante de s’y intéresser, précisément parce que ce cinéma-là — celui de Mouratova, de Balagov, de Serebrennikov — n’est ni la propagande d’État que combat l’Ukraine, ni un objet de curiosité exotique, mais une fenêtre authentique sur les tensions, les doutes et les talents d’une société russophone bien plus diverse que les gros titres ne le laissent penser.
En 2007, le problème était la communication défaillante d’un petit festival. En 2026, le problème est devenu bien plus structurel : distinguer, dans une offre culturelle russophone rendue méfiante par la guerre, ce qui mérite d’être vu de ce qui doit être évité. Mais dans un cas comme dans l’autre, la réponse reste la même qu’en 2007 : mieux vaut chercher activement ces occasions rares plutôt que d’attendre qu’elles viennent à soi.
Les cinéphiles parisiens curieux de cinéma russophone ont donc, en 2026 comme en 2007, tout intérêt à surveiller de près la programmation des salles spécialisées et des festivals dédiés, plutôt que de se contenter des rares sorties commerciales en salle — car c’est encore aujourd’hui dans ces circuits parallèles, discrets et souvent mal communiqués, que se trouvent les découvertes les plus marquantes de ce cinéma en pleine recomposition — une récompense pour qui accepte de fournir un peu plus d’effort de recherche que le simple passage devant un multiplexe du centre de Paris. Vingt ans après cette première critique un peu bougonne d’un festival mal communiqué, cette conclusion n’a finalement pas changé d’un iota : il faut chercher pour trouver, et ce qu’on trouve en vaut généralement la peine — que ce soit un festival modeste et mal communiqué en 2007, ou une salle de cinéma associative diffusant, en 2026, une œuvre exilée que peu d’autres circuits accepteraient de montrer aujourd’hui, dans un contexte éditorial devenu bien plus prudent qu’en 2007 — preuve que le cinéma russophone indépendant, malgré les tensions politiques les plus vives, continue de trouver son public à Paris, discrètement mais sûrement — la meilleure des réponses possibles à la mauvaise communication déplorée, avec humour et une certaine exaspération, par cette critique parisienne de 2007 sur le festival Regards de Russie — vingt ans plus tard, exactement la même conclusion continue de s’imposer, avec un peu plus de gravité politique mais toujours la même conviction personnelle, profonde, sincère, entière et durable.
