Andrei Gordeev, illustrateur satirique
Un dessinateur découvert au gre de mes lectures sur Internet : Andrei Gordeev. J’ai trouve son calendrier (fait a la commande d’une compagnie de poids lourds) tout bonnement excellent : 12 planches bourrées de stereotypes sur les conducteurs de nationalités différentes, ou comment les Russes voient les français, les Anglais, les Americains, les Allemands…
Autoportrait d’Andrei Gordeev
L’Angleterre vue par les Russes — © Andrei Gordeev
La France vue par les Russes
Mes deux préférés. La France : les manches en dentelle blanche, une rose à la main, un cupidon, des croissants, une Tour Eiffel en arrière-plan, le mime Marceau traversant la rue (Marcel Marceau est très populaire en Russie), des Post-it avec des numéros de téléphone de jeunes filles collés un peu partout, un café au loin (“Emmanuelle”, bien sûr)… Alors, vous vous reconnaissez ? :-)
La France vue par les Russes — © Andrei Gordeev
L’Angleterre vue par les Russes
L’Angleterre : volant à droite, une tasse de thé à la main, le Times et un match de foot, la pluie, et le fameux “British fog” et, bien sûr, les célèbres autobus rouges ! J’adore.
Ces caricatures de conducteurs trouvent un écho amusant dans l’univers du polar soviétique — voir par exemple ma critique de La Corde et la Pierre des frères Vainer, où l’humour noir soviétique se déploie sous une forme bien différente.
Les stéréotypes : entre rire et vérité
Ce qui rend les illustrations de Gordeev si savoureuses, c’est qu’elles contiennent une part de vérité qui fait mouche. Les stereotypes nationaux, qu’ils soient russes sur les français ou français sur les Russes, revelent souvent autant sur celui qui regarde que sur celui qui est regarde.
Vivant à Paris depuis des années, je peux confirmer que certains de ces clichés sont étonnamment proches de la réalité franco-russe — les croissants, ça oui, il y en a partout ! Et le romantisme français vu par les Russes ? Disons qu’il est un peu exagéré… mais pas tant que ça.
PS : et non, je n’ai pas choisi ce thème parce que je passe mon permis de conduire ! :-)
La Russie vue de Paris
écrire sur la Russie depuis Paris est un exercice délicat. On est trop loin pour comprendre le quotidien, trop près pour oublier. Chaque article sur la Russie est un équilibre entre la nostalgie et la lucidité, entre l’amour du pays et la critique du système.
Ce qui me manque le plus de la Russie, c’est la profondeur des conversations. En Russie, on ne fait pas de small talk — on plonge directement dans les sujets qui comptent : la vie, la mort, l’amour, la politique, le sens de l’existence. À Paris, il faut trois dîners avant d’aborder ces sujets. En Russie, ça commence dès le premier verre de thé.
Pour découvrir la Russie sous toutes ses facettes, consultez le site Net Russie qui propose des analyses et des reportages sur la Russie contemporaine.
Ce genre de regard croisé me fascine autant que celui que je pose, à l’inverse, sur les chiffres officiels de la présence russe en France — deux façons différentes de mesurer la même distance culturelle.
D’où viennent vraiment ces stéréotypes ?
Les dessins de Gordeev ne sortent pas de nulle part. Ils s’inscrivent dans une longue tradition de regards croisés entre la France et la Russie, étudiée par les linguistes et les spécialistes de civilisation. Une étude universitaire consacrée aux “stéréotypes du russe et du français” (publiée dans la revue Slavica Occitania et disponible sur OpenEdition) montre que ces clichés se sont construits des deux côtés à travers le vocabulaire lui-même : des mots dérivés de “français” existent en russe pour désigner certains objets ou attitudes, et inversement des mots dérivés de “russe” circulent en français, souvent liés à des références géographiques comme Paris ou Moscou.
Le stéréotype du béret français, omniprésent dans les représentations étrangères (russes comprises), a une histoire précise. Selon plusieurs travaux sur le sujet, le béret existe depuis près de deux mille ans, mais sa première trace écrite comme couvre-chef identifiable remonte au XVe siècle. C’est surtout au XIXe et au début du XXe siècle qu’il se popularise à l’étranger, via les marchands d’oignons bretons de Roscoff qui traversaient la Manche coiffés de leur béret, des années 1830 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. L’image du Français en béret, baguette sous le bras, doit beaucoup à cette silhouette commerciale plus qu’à une réalité vestimentaire généralisée.
Le regard inverse — la France qui regarde la Russie — a lui aussi ses racines commerciales anciennes. Dès le XVIIe siècle, les artisans français découvrent un cuir travaillé selon une méthode particulière venue de l’Empire russe : on l’appelle encore aujourd’hui le “cuir de Russie”, un terme resté dans le vocabulaire de la maroquinerie française bien après que la technique d’origine a disparu. Ce genre de trace linguistique, discrète mais tenace, en dit parfois plus long sur des siècles de contact que n’importe quel discours.
La caricature en Russie : un art sous contrainte
Il faut le rappeler pour comprendre le travail d’un illustrateur comme Andrei Gordeev : la caricature n’a jamais eu la vie facile en Russie. Ni la Russie autocratique des tsars, avec sa censure efficace, ni la période soviétique, ni même la Russie contemporaine n’ont vraiment favorisé le dessin satirique libre. Le genre s’est en réalité épanoui presque exclusivement pendant les rares périodes de trouble politique, où la censure se relâchait temporairement — avec une puissance d’impact d’autant plus forte que ces fenêtres étaient courtes.
La révolution manquée de 1905 a par exemple donné aux dessinateurs russes le goût de ridiculiser le pouvoir, dans une explosion brève mais marquante de presse satirique. Parmi les figures qui ont traversé cette période, l’illustrateur Ivan Bilibine (1876-1942) reste une référence : connu surtout pour ses illustrations folklorisantes et art-déco des contes populaires russes, il a aussi dessiné des caricatures révolutionnaires pour le magazine satirique Joupel, notamment une image restée célèbre représentant l’autocrate tsariste sous les traits ironiques d’un âne couronné. Cette contribution lui a d’ailleurs valu d’être arrêté en 1906 pour sa participation au développement de cette presse anti-autocratique — signe, s’il en fallait un, du prix à payer pour dessiner librement dans la Russie de l’époque. Sous le régime soviétique ensuite, la caricature a changé radicalement de fonction : mise au service du pouvoir plutôt que critique à son égard, elle a produit des portraits flatteurs de “héros” du régime et des attaques féroces contre des “ennemis du peuple” désignés par l’État. Le dessinateur devenait alors un rouage de la machine plutôt qu’un franc-tireur.
C’est dans cet héritage complexe que s’inscrit le travail plus léger, plus commercial, d’un Gordeev : loin de la caricature politique, ses planches se situent dans un registre de satire sociale et culturelle, celle des clichés nationaux plutôt que des figures du pouvoir. Un terrain nettement moins risqué, mais qui hérite quand même d’une longue habitude russe à regarder le monde — et à se regarder soi-même — à travers le prisme du dessin mordant.
Ces caricatures de conducteurs trouvent un écho amusant dans l’univers du polar soviétique — voir par exemple ma critique de La Corde et la Pierre des frères Vainer, où l’humour noir soviétique se déploie sous une forme bien différente.
Pourquoi le mime Marceau est-il si connu en Russie ?
Le détail qui fait le plus sourire dans la planche de Gordeev consacrée à la France, c’est sans doute le mime Marceau traversant la rue en arrière-plan. Ce n’est pas un hasard de scénariste : Marcel Marceau (1923-2007) jouit en Russie d’une notoriété sans commune mesure avec celle d’autres artistes français de la même époque, et cette popularité a une origine précise et documentée.
En 1961, en pleine Guerre froide, Marceau entreprend une tournée en URSS qui remporte un succès retentissant. Le contexte n’est pas anodin : dans un pays où le théâtre est scruté par la censure et où les échanges culturels avec l’Occident restent rares, un art entièrement fondé sur le silence et le geste traverse les barrières linguistiques et idéologiques sans jamais prononcer un mot suspect. Son personnage emblématique, Bip — créé en 1947 au Théâtre de Poche à Paris, reconnaissable à son marcel rayé et son haut-de-forme surmonté d’une fleur fanée — devient une figure quasi universelle du théâtre silencieux, y compris derrière le rideau de fer. Le succès de cette tournée soviétique a laissé une trace durable : des écoles de mime ont vu le jour dans plusieurs pays d’Europe de l’Est dans les années qui ont suivi le passage de Marceau, preuve d’un impact culturel qui a largement dépassé le simple succès ponctuel d’un spectacle.
C’est cette empreinte, précise et datée, que Gordeev convoque avec humour en plaçant le mime dans son décor typiquement français aux côtés de la Tour Eiffel et des croissants — un clin d’œil culturel que seul un public russe, familier de cette histoire, peut vraiment saisir dans toute sa finesse.
Ce que les stéréotypes révèlent, au-delà du rire
Un point souvent souligné par les chercheurs qui travaillent sur les représentations croisées : les stéréotypes nationaux ne sont jamais à sens unique, et ils sont rarement aussi arbitraires qu’ils le paraissent. Le magazine culturel Russia Beyond, qui publie régulièrement des dossiers destinés à “casser les clichés” sur la Russie auprès d’un public francophone, note par exemple une similitude frappante entre Russes et Français : les deux peuples ont tendance à accorder une importance particulière à l’histoire, au passé, et à une forme de sacralisation de leur propre récit national. Le contributeur français de la publication observe que cette parenté-là, moins visible que les clichés habituels (croissants contre matriochkas), explique peut-être pourquoi les deux cultures se fascinent mutuellement depuis si longtemps, malgré — ou grâce à — leurs différences de surface.
C’est aussi ce que suggèrent, à leur manière, les planches d’Andrei Gordeev. En choisissant de représenter chaque nationalité par une poignée de symboles instantanément reconnaissables — la tasse de thé et le brouillard pour l’Angleterre, la rose et le mime Marceau pour la France — l’illustrateur ne cherche pas à être exact. Il cherche à être immédiatement lisible, comme n’importe quel dessin de presse efficace. Le stéréotype, dans ce cadre-là, fonctionne moins comme un jugement que comme un langage visuel partagé : tout le monde comprend la blague sans explication, précisément parce que le cliché est déjà installé dans l’imaginaire collectif bien avant que le dessinateur ne le reprenne.
Cela n’empeche pas certains cliches de vieillir mal, ou de meriter d’être nuances. Le stereotype du “romantisme français” par exemple, très present dans l’imaginaire russe (la France comme pays de l’amour par excellence), doit beaucoup a une image construite sur plusieurs siècles — litterature, cinéma, chanson — plus qu’a une observation sociologique recente. A l’inverse, certains cliches russes sur eux-memes vus depuis l’etranger (la froideur suppose, l’amour de la vodka, la severite des hivers) sont regulierement deconstruits par la presse russe elle-même, précisément parce qu’ils simplifient a l’exces une réalité bien plus contrastee.
Pour prolonger cette réflexion sur les représentations croisées, voir aussi le guide des quartiers russes de Paris, où les clichés côtoient une réalité communautaire bien plus nuancée.
Vivre entre deux regards
Ce qui rend l’exercice de Gordeev particulièrement savoureux, quand on vit soi-même entre les deux cultures, c’est qu’il oblige à se demander de quel côté du miroir on se trouve. Vivant à Paris tout en gardant un pied dans la culture russe, on finit par rire des deux côtés à la fois : du cliché français vu par un Russe, et du cliché russe vu par un Français qui a fini par mieux connaître la Russie que la moyenne de ses compatriotes.
C’est peut-être là la vraie fonction de ce genre d’illustration : non pas trancher qui a “raison” sur l’autre, mais rappeler que chaque nation se voit rarement comme les autres la voient — et que cet écart, quand il est traité avec humour plutôt qu’avec mépris, reste l’un des meilleurs points de départ pour vraiment se comprendre.
Vingt ans après la première publication de ce billet, le calendrier de Gordeev n’a rien perdu de sa pertinence. Les outils ont changé — on partage désormais ce genre d’illustration sur les réseaux sociaux plutôt que sur un calendrier de bureau — mais le mécanisme reste identique : condenser une nation entière en quelques symboles reconnaissables, quitte à simplifier à l’extrême, pour provoquer un sourire de reconnaissance chez celui qui regarde. Entre la France et la Russie, ce jeu de miroirs dure depuis des siècles, nourri par les échanges commerciaux, les tournées artistiques, les traductions littéraires et, aujourd’hui encore, par des dessinateurs qui, comme Gordeev en son temps, continuent d’observer l’autre avec ce mélange d’affection et de moquerie qui fait tout le sel des relations franco-russes.
